Quand le silence s’installe entre les notes
Poster un commentaire10 janvier 2026 par matvano

Nos accords imparfaits (Cécile Dupuis – Gilles Marchand – Editions Casterman)
Anton et Hélène sont heureux quand ils sont ensemble. Tout simplement. Elle est violoncelliste et lui adore l’écouter jouer, en regardant ses doigts danser sur les cordes. Ils baignent dans une forme d’harmonie parfaite. Comme le souligne Anton, ils n’ont pas besoin de grand-chose, car ils vivent d’amour et d’eau fraîche. Et de musique, bien sûr. En réalité, le jeune homme aimerait que l’entièreté de son monde se limite à Hélène. A part elle, il n’y a rien d’autre qu’il souhaite découvrir. Mais hélas, on ne peut pas passer toute sa vie dans le rôle de spectateur ou d’auditeur. A un moment donné, il faut accepter d’endosser également le rôle d’acteur. Plus par dépit qu’autre chose, Anton se trouve alors un « vrai métier »: il devient livreur. « Dans le fond, c’est un chouette métier », se dit-il, comme pour se convaincre lui-même. « Des nouveaux visages, des nouveaux quartiers, des accents, des morceaux de vies… » Mais au fil des mois, l’enthousiasme des débuts laisse place au désenchantement. Petit à petit, des silences et des demi-soupirs commencent à s’installer entre Anton et Hélène. Quand il rentre du travail en fin de journée, après des heures passées à livrer des colis de toutes les tailles et toutes les formes, souvent sans même un merci, il n’a rien à raconter. Progressivement, Anton perd les mots. Il ne parvient plus à dire à Hélène ce qu’il éprouve pour elle, il se sent vide. Du coup, il se mure dans le silence. Au bout d’un moment, les amoureux doivent se rendre à l’évidence: leur partition sonne faux, car ils ne jouent plus les mêmes notes. Lui a l’impression de s’éteindre et de devenir un étranger pour lui-même, alors qu’elle se sent seule, même quand il est là. L’issue semble inévitable: elle finit par lui demander de faire une pause dans leur relation. Anton est dévasté. Mais il n’est pas encore prêt à renoncer à son métier de livreur, même s’il se rend bien compte qu’il est en train de se noyer. Un jour, alors qu’il est en retard et que ses collègues lui ont laissé le plus mauvais camion de livraison, celui qui tombe en panne une fois sur deux, Anton se retrouve coincé au milieu de nulle part. Il ne lui reste qu’un seul colis à livrer. En regardant le paquet, il se rend compte que la destinataire n’est autre qu’Hélène. Et s’il y avait au moins quelque chose de réussi dans cette journée pourrie?

« Nos accords imparfaits » est la première bande dessinée scénarisée par le romancier Gilles Marchand. Celui-ci est loin d’être un inconnu, puisque ses livres mêlant réalisme magique et humanisme, notamment « Une bouche sans personne » et « Le Soldat désaccordé », lui ont déjà valu d’être récompensé par plus de 20 prix littéraires depuis ses débuts en 2010. Pour l’occasion, il a choisi de s’associer à la dessinatrice Cécile Dupuis, connue notamment pour ses reportages pour « La Revue dessinée », dont le style expressif et poétique colle bien à sa fantaisie narrative. On peut dire que leur association s’avère parfaitement harmonieuse, puisque « Nos accords imparfaits » est un livre singulier et onirique, qui trouve la bonne tonalité pour évoquer les difficultés qui peuvent surgir dans un couple. Sans surprise, la musique est omniprésente dans cet album. C’est elle qui dicte le tempo, depuis les envolées lyriques du début jusqu’aux premières fausses notes entre les deux tourtereaux. Mais la toute bonne idée de Gilles Marchand, c’est d’avoir séparé son récit en deux: comme sur un vinyle, il y une face A et une face B. Et quand on retourne le disque, tout change, tant au niveau du ton qu’au niveau du graphisme. La face A est réaliste et permet de vivre de l’intérieur la sensation de tristesse et de solitude qui envahit progressivement Anton et Hélène. A l’inverse, la face B est beaucoup plus fantaisiste, avec des couleurs plus chaudes et des passages plus joyeux et désordonnés, comme si on revenait subitement à la vie. Au final, cela donne un album composé un peu comme une partition, avec des hauts et des bas, des vacarmes et des silences, du rire et des larmes. Mention particulière au dessin simple et doux de Cécile Dupuis, qui joue un grand rôle dans la réussite de cette bande dessinée très musicale.

