INTERVIEW – Vero Cazot: « Betty Boob a tout changé pour moi »

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7 février 2026 par matvano

Comment survivre à la mort de sa soeur jumelle? C’est la question que pose la série « Mi-Mouche », de Vero Cazot et Carole Maurel, dont le deuxième round vient de paraître aux éditions Dupuis. Cette BD sensible et originale suit le parcours de Colette, une jeune ado qui a toujours vécu dans l’ombre de sa soeur Lison, et qui éprouve beaucoup de difficultés à trouver sa place après la disparition brutale de celle-ci. Dans un premier temps, Colette s’acharne à continuer la danse classique, car c’est une discipline dans laquelle sa soeur excellait. Et surtout, c’est le domaine de prédilection de sa mère. Mais Colette, qui ne grandit plus depuis la mort de Lison, doit bien reconnaître qu’elle n’éprouve absolument aucun plaisir à danser et qu’elle n’a pas non plus un talent exceptionnel en la matière. Tout va basculer le jour où le destin l’amène dans une salle de boxe. Ce sport est une révélation pour elle. Mais comment convaincre sa mère de la laisser enfiler des gants de boxe? Alors qu’elle était de passage à Bruxelles il y a quelques jours, nous en avons profité pour parler de « Mi-Mouche » avec Vero Cazot, la scénariste de la série.

J’ai lu que vous aviez eu l’idée de la série « Mi-Mouche » en voyant le dessin d’une petite boxeuse publié par Carole Maurel sur son compte Instagram. Pourquoi ce dessin vous a-t-il inspirée à ce point?

Effectivement, ce dessin m’a complètement appelée. Il est relativement simple mais quand je l’ai vu, quelque chose s’est passé en moi. Il y avait plein de contrastes dans ce personnage puisqu’on y voyait une jeune fille assez menue avec des gros gants de boxe. Et puis, elle avait un regard super déterminé. On retrouve d’ailleurs ce regard sur la couverture du tome 2 de « Mi-Mouche ».

Est-ce que ça vous arrive souvent d’imaginer des histoires entières à partir d’un simple dessin?

Non, c’est la première fois que ça se passe comme ça. On peut donc dire que ça a été une surprise pour moi. Cela dit, il faut être honnête, l’inspiration ne vient pas toujours de la même manière. Parfois, elle surgit quand on ne s’y attend pas. C’est qui s’est passé avec ce dessin. Cela ne vient pas de nulle part, non plus, puisqu’on s’était déjà dit avec Carole Maurel qu’on avait envie de travailler ensemble un jour. Elle avait déjà lu certaines de mes BD et de mon côté, j’étais également fan de son travail.

Vous vous connaissiez donc déjà au moment où vous découvrez ce fameux post Instagram?

Oui, on se connaissait, et surtout on se lisait. Nous nous étions rencontrées un peu moins d’un an plus tôt dans un festival à Brest. Mais à ce moment-là, je n’avais absolument aucun projet à lui proposer. Et comme j’ai souvent besoin de beaucoup de temps de maturation pour écrire mes histoires, il m’a fallu un certain temps avant que je puisse revenir vers elle avec l’idée de « Mi-Mouche ».

Votre ambition avec « Mi-Mouche » est de faire un premier cycle de trois albums, dont deux sont déjà parus. Est-ce que vous aviez déjà toute cette trilogie en tête au moment où vous vous êtes lancée?

Non, absolument pas. En démarrant cette nouvelle aventure, je ne savais pas précisément quelles idées j’allais développer dans le tome 2 et le tome 3. En revanche, j’avais la ligne directrice en tête. Je savais assez précisément ce qu’allait vivre Colette dans le premier tome et où je voulais l’amener à la fin du tome 3. Mais cela n’empêche pas les idées de venir au fur et à mesure, ce qui peut évidemment bouleverser le scénario. Certaines scènes m’ont amenée à d’autres scènes que je n’imaginais pas du tout à la base, tandis qu’il m’est arrivé également de renoncer à certaines scènes écrites dans le synopsis parce qu’au final, j’ai choisi de prendre une autre direction.

A quel moment est-ce que vous choisissez de renoncer à certaines scènes? Quand vous constatez que ça ne fonctionne pas d’un point de vue graphique?

La plupart du temps, c’est tout simplement parce qu’on a une meilleure idée. Au moment où on écrit une BD, on a souvent des idées qui sont plus attendues. Or, il y a mille façons de raconter la même histoire. Cela signifie qu’il y a beaucoup de défrichage et de réécriture à effectuer. On chemine ensemble avec la dessinatrice. Parfois, il arrive qu’on change le décor, par exemple. Cela arrive lorsque la dessinatrice fait valoir qu’elle n’arrive pas à visualiser un lieu tel qu’il est décrit dans le scénario. Et de fil en aiguille, il arrive que cela me donne une super idée de scène pour la suite.

Cela dit, si on revient à ce fameux premier dessin qui vous avait frappée sur Instagram, on s’en est quand même fameusement éloigné pour arriver à quelque chose de beaucoup plus riche. Comment avez-vous procédé?

Cela s’est fait couche par couche. Dans la toute première version de « Mi-Mouche », il n’y avait pas d’histoire de danse, par exemple. Celle-ci n’est venue que plus tard. Mais c’est bel et bien ce premier dessin qui a été à la base de beaucoup de choses. C’est en regardant ce personnage de petite fille, que j’imaginais à la fois forte et fragile, que j’ai essayé de trouver des contrastes avec la boxe. C’est aussi en l’observant que je me suis imaginé qu’elle venait d’une famille assez aisée. Je trouve que ça se voyait à son physique et à sa coupe de cheveux. C’est en partant de là que ça m’a permis d’étoffer petit à petit mon récit. De déterminer sa famille, d’imaginer pourquoi elle est tellement en colère, de comprendre pourquoi cette jeune fille de bonne famille a envie d’enfiler des gants de boxe et se battre. Et puis est venue la danse, qui était aussi un bon moyen pour moi d’aborder la question des stéréotypes de genre. Sans doute que que c’est lié aussi en partie au fait que je suis ultra fan du film « Billy Elliot ».

Ce qui est intéressant aussi dans votre histoire, c’est que la famille de Colette est complètement étrangère à l’univers de la boxe. Tout le monde tente de la dissuader d’en faire.

Oui, c’est vrai, sa rencontre avec la boxe est vraiment une rencontre accidentelle. On peut dire que c’est un heureux hasard.

Dans la mesure où « Mi-Mouche » est une série publiée dans le Journal de Spirou, est-ce qu’on doit la considérer comme une série jeunesse?

En ce qui me concerne, je préfère parler d’une BD tout public plutôt que d’une série jeunesse. Cela me fait très plaisir de pouvoir proposer un format tel que celui-là, parce que les éditions Dupuis sont quasiment les seules à faire du tout public. C’est quelque chose qui devient rare. D’ailleurs, c’est pour ça que j’ai tout de suite proposé « Mi-Mouche » à Dupuis, parce que j’ai pensé que c’était une série taillée sur mesure pour Spirou. Et les séries pour ce journal-là, il faut qu’elles parlent à tout le monde. Mon défi était de faire en sorte que tout le monde y trouve son compte, que toute la famille puisse apprécier cette série. Et c’est ce qui s’est passé, car j’ai autant d’adultes que de jeunes qui m’en parlent.

Les enfants peuvent se reconnaître dans le personnage de Colette, tandis que les adultes peuvent s’identifier aux parents…

Oui c’est ça, les lecteurs plus âgés peuvent se reconnaître dans les parents, mais aussi se souvenir de l’ado qu’ils ont été un jour. En littérature et en bande dessinée, on veut absolument coller des cibles d’âge sur les séries, mais c’est dommage. Un film comme « Billy Elliot », par exemple, qui raconte la trajectoire d’un enfant, est complètement tout public.

Vous avez écrit pour d’autres supports que la bande dessinée par le passé, notamment pour le cinéma et la télé. Est-ce que cette expérience vous a nourrie pour écrire cette bande dessinée?

Peut-être. En tout cas, l’écriture de « Mi-Mouche » m’est venue assez naturellement. Il faut quand même préciser que ce que j’ai écrit pour le cinéma et pour la télé ne s’est jamais concrétisé. Dans ce milieu-là, on est souvent engagées pour rédiger des projets qui ne verront jamais le jour. On est dans une sorte d’état de projet permanent, car les projets cinématographiques demandent des budgets bien plus énormes que la réalisation d’une bande dessinée. Je trouve que ça a un côté très frustrant. 

Est-ce pour cette raison que vous êtes passée à la bande dessinée?

Oui, absolument. C’est sûr qu’économiquement, le métier d’autrice de BD est plus précaire, mais par contre il m’apporte tellement plus de satisfaction. Je ne retournerai pas en arrière, parce que la BD est un domaine beaucoup plus épanouissant. C’est concret. A la fin, on a toujours un objet qui existe et qui perdure. Alors qu’avec un film, parfois, tout est fini après deux semaines.

Et puis, il y a les rencontres avec les lecteurs. Comment la série « Mi-Mouche » a-t-elle été accueillie jusqu’ici?

Grâce à la prépublication dans Spirou, j’ai eu la chance de recevoir des premières réactions avant même la parution du livre. Dès la sortie, j’ai pu rencontrer des lecteurs qui venaient acheter le livre parce qu’ils avaient découvert la série dans Spirou. Et les réactions ont été très positives, aussi bien de la part des enfants que des parents. Beaucoup m’ont dit qu’ils avaient hâte de lire la suite, ce qui est évidemment très encourageant.

Pour la dessinatrice Carole Maurel, ce contact avec un public plus jeune devait être quelque chose d’un peu nouveau, non? Jusque-là, elle faisait avant tout des BD destinées à un public plus adulte…

Elle a quand même fait « L’Institutrice », qui est également une BD tout public. Et puis, elle a fait quelques livres jeunesse dans la collection « Les Contes des cœurs perdus », avec Loïc Clément. Mais par contre, il est vrai que c’est la première fois qu’elle publie dans Spirou. Et je crois que son dessin y amène vraiment quelque chose de nouveau.

Est-ce qu’elle a dû adapter sa manière de dessiner?

Oui, ça a été un défi pour elle. Tout d’abord, parce qu’il y a beaucoup plus d’action physique dans « Mi-Mouche » que dans ses autres BD. Mais aussi parce que c’est un autre découpage. Dans Spirou, ils aiment bien fonctionner avec des planches en 4 bandes alors que dans la plupart des autres BD de Carole, c’est trois bandes maximum et des pleines pages. Elle a donc dû adopter un style un peu plus nerveux qu’à son habitude.

Jusqu’à présent, vous avez toujours travaillé avec des dessinatrices, jamais avec des dessinateurs. C’est un hasard ou c’est un choix?

Il y a un peu des deux. J’ai déjà fait des tests sur certains projets avec des dessinateurs masculins. Je ne suis donc pas complètement opposée à l’idée de travailler avec un homme. Mais disons qu’à talent égal, je préfère en général privilégier les femmes parce qu’elles restent sous-représentées en bande dessinée. J’ai donc envie de faire ma part pour leur donner plus de place. Je me sens également plus facilement sur un pied d’égalité lorsque je collabore avec une dessinatrice. Il faut bien le dire, ce n’est pas toujours le cas avec les dessinateurs masculins. Quand j’ai fait des tests avec certains d’entre eux, ils ont commencé à me « mansplainer » comment faire de la BD, à jouer les professeurs, à établir un rapport de force. C’est donc un autre type de relation. Bien sûr, il peut m’arriver aussi d’avoir des problèmes d’entente avec certaines dessinatrices et on n’est pas toujours obligées d’être des amies pour travailler ensemble. Mais souvent, quand on travaille entre femmes, on cherche moins à prendre le dessus sur l’autre, on prend davantage le temps de s’écouter. On comprend qu’on fait le même job et qu’on est là pour essayer de travailler ensemble, avec l’objectif de faire le meilleur livre possible. Entre femmes, il y a beaucoup moins de problèmes d’égo.

Selon vous, les dessinatrices ont donc moins d’ego que les dessinateurs?

Je pense, oui. Attention, je ne dis pas que ça s’est mal passé avec tous les dessinateurs avec lesquels j’ai fait des tests. Mais force est de constater qu’il y a souvent davantage d’égalité quand je travaille avec une dessinatrice.

Votre album « Betty Boob », qui aborde le sujet du cancer, a encore remporté un prix tout récemment. Cela vous a étonnée? Cela fait quand même quelques années qu’il est sorti maintenant.

Oui, c’est incroyable parce qu’il est effectivement paru il y a quasiment 10 ans. Mais comme il a été réédité récemment, il a remporté un Prix Artemisia. Je ne m’y attendais absolument pas et ça m’a fait très plaisir parce que j’avais peur que cette réédition passe un petit peu inaperçue. Heureusement, ce prix a remis la BD en lumière.

On peut dire que « Betty Boob » a changé votre vie, non?

Effectivement, c’est la BD dont on me parle systématiquement en festival. C’est vrai que c’est un album très marquant. On peut même dire que c’est un peu mon porte-bonheur parce qu’avant « Betty Boob », il fallait vraiment que je rame pour trouver des dessinatrices ou des éditeurs. Depuis lors, les choses sont quand même devenues un peu plus faciles pour moi. On me répond moins souvent que les projets que je propose ressemblent à un ovni et qu’ils ne sont pas suffisamment vendeurs.

C’est vrai que vos histoires sont souvent très originales…

Oui, je m’en rends bien compte. Mais ce que j’aime, c’est justement raconter des histoires qui ne sont pas attendues. C’est ce qui explique sans doute pourquoi mon parcours a été tellement difficile pendant quasiment 10 ans, en gros de 2011 à 2020. Depuis lors, j’ai la chance d’avoir des éditeurs qui comprennent ma manière de travailler. Ils savent que je ne donne pas un scénario fini, mais que celui-ci continue à évoluer et à maturer pendant des mois. Avant, quand ils lisaient mes synopsis, ils avaient l’impression que le travail était achevé. Alors qu’en fait, il venait seulement de commencer. Maintenant que je collabore avec des gens qui ont intégré cette donnée, tout est devenu plus simple.

En général, où allez-vous puiser vos idées pour vos scénarios?

Dans la plupart des cas, cela part de quelque chose d’assez intime, que je vais transformer complètement en fiction, parce que je ne suis pas du tout versée dans l’autobiographie. C’est un truc que je ne sais pas faire, que je ne m’autorise pas et qui ne m’intéresse pas vraiment, pour dire la vérité.

Dans un monde de l’édition qui déborde d’autobiographies et d’autofiction, cela fait du bien de lire de la fiction

Attention, il y a des auteurs qui sont très bons dans l’autobiographie, qui arrivent à avoir le recul nécessaire. Moi, le recul que j’ai, c’est dans la fiction que je le mets. C’est là que je vais pouvoir utiliser mon matériau interne et intime. Les galères que je peux vivre, les émotions que je peux ressentir, les aventures, les amitiés, les relations problématiques. Ce sont toutes ces choses que je vais transformer en autre chose. Et c’est pour ça que je me limite à ne développer qu’une idée par an, voire tous les deux ans.

Parce qu’il faut vraiment le temps que ça mature dans votre esprit?

Voilà, c’est ça. Et puis, il me faut le temps de vivre des choses aussi, quand même. Après le tome 3 de « Mi-Mouche », il y aura une grosse BD que je suis en train de terminer. J’ai écrit ce scénario sur deux ans et demi, et la dessinatrice Anaïs Bernabé est en train de le continuer, si on peut dire. C’est un projet qui est un peu dans le format du « Champ des possibles », qui était paru en 2024.

Vous avez une bonne connexion avec Anaïs Bernabé?

Oui, c’est une de mes personnes préférées dans le monde de la BD. On peut dire que c’est presque mon alter ego en dessinatrice. Avec Carole Maurel, on s’est vraiment trouvées autour de l’univers de « Mi-Mouche » et j’espère qu’on va continuer longtemps cette aventure. Mais avec Anaïs Bernabé, on expérimente des choses qui sont peut-être un peu moins grand public. On est dans une osmose vraiment particulière, où chacune rebondit sur l’autre. Pour le deuxième projet qu’on est en train de faire ensemble, je lui ai vraiment écrit un truc sur mesure parce qu’on se connaît très bien et parce qu’elle a évolué encore dans son dessin. D’ailleurs, pour ce projet, elle a changé un peu sa manière de dessiner. Il y a une sorte de ping-pong permanent entre nous, on s’échange des centaines de vocaux par jour. On plonge vraiment à deux dans le cambouis de la confection d’une bande dessinée, ce qui donne naissance à des idées superbes. C’est passionnant aussi bien pour elle que pour moi.

Vous nous donnez vraiment envie de découvrir cet album! Il y a déjà une date de sortie?

Je pense qu’on pourrait être prêtes pour la fin de cette année, mais nous voulons d’abord prendre le temps de bien faire connaître notre projet aux libraires. On vise donc plutôt début 2027. Mais je vous promets, ça va être sublime. (rires)

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