Chassé-croisé dans la gadoue de Woodstock
Poster un commentaire15 février 2026 par matvano

Woodstock 69 – Le concert du siècle (Kid Toussaint – José Luis Munuera – Editions Le Lombard)
Au Vietnam, le monde d’Ulysse s’écroule lorsqu’il reçoit une lettre de Leslie, son amoureuse. « Je grandis, je mûris et je comprends de moins en moins ton engagement dans l’armée. J’ai d’autres envies, d’autres rêves », lui écrit-elle, avant de lui annoncer qu’elle a rencontré quelqu’un d’autre et qu’elle va l’épouser lors d’une grande fête prévue à Woodstock trois semaines plus tard. Peu après avoir lu cette lettre déchirante, Ulysse voit l’un de ses meilleurs amis être tué dans une attaque surprise des rebelles vietnamiens. Pour le jeune soldat, c’est un signe: il doit quitter l’enfer de la guerre et se rendre à Woodstock pour retrouver Leslie et la dissuader de se marier avec quelqu’un d’autre que lui. Mais quand il débarque au milieu des festivaliers dans son uniforme militaire, le premier accueil qu’il reçoit est plutôt glacial. En 1969 à Woodstock, on n’aime pas trop les GIs. Ici, on est plutôt « peace and love » et cheveux longs, au grand dam du coiffeur Franco, qui désespère de trouver un jour des clients parmi tous ces chevelus et barbus qui débarquent dans la région. Au même moment, Leslie et sa soeur enceinte se retrouvent coincées dans des embouteillages monstres pour rejoindre le site de ce qui va devenir le festival de rock le plus célèbre de tous les temps. Le concert a dû être déplacé en urgence à Bethel, une centaine de kilomètres plus loin, parce que les habitants de Woodstock ont refusé d’accueillir cette bande de hippies sur leur territoire. Sans compter que l’événement se retrouve finalement à accueillir 500.000 spectateurs, la plupart sans billet, soit 10 fois plus que ce qui était prévu à la base. Mais Leslie se soucie peu de l’organisation foireuse du festival. Pour elle, « ça va être dément », malgré les problèmes d’électricité, les averses torrentielles qui transforment les champs de Bethel en bourbier et les artistes qui se désistent en dernière minute. Certes, tout le monde est un peu dépassé par le chaos ambiant, mais elle est bien décidée à profiter des concerts. Hélas, à peine arrivée, Leslie perd la trace de sa soeur Gaby… Et c’est parti pour un interminable chassé-croisé au milieu de la foule immense, avec Ulysse qui cherche Leslie, tandis que Leslie cherche Gaby. A moto, à cheval et même en hélicoptère, les différents protagonistes se croisent et se poursuivent, mais sans jamais parvenir à se retrouver. Pendant ce temps-là, les concerts mythiques se succèdent sur la scène, transformant Woodstock en une gigantesque communion d’amour, de joie, de paix, et de musique. Jusqu’à l’apothéose finale, lorsque Jimi Hendrix monte sur scène pour une interprétation saturée et électrique de l’hymne national américain, en forme de cri contre la guerre du Vietnam.

Pour les fans de rock, Woodstock est un nom absolument mythique. Durant quatre jours et quatre nuits, c’est là que les plus grands noms de la musique de l’époque se sont retrouvés en août 1969 pour un concert qui s’est imposé comme la bande son de toute une génération. Des artistes comme Santana, Jimi Hendrix, Joan Baez, Janis Joplin, The Who, Joe Cocker, Crosby, Stills, Nash & Young, Canned Heat, ou encore Jefferson Airplane, resteront à jamais associés au festival de Woodstock, considéré aujourd’hui comme le point culminant de la période du « flower power ». Et pourtant, comme le soulignent Kid Toussaint et José Luis Munuera dans leur BD « Le concert du siècle », rien ne s’est passé comme prévu pendant cet événement. En raison de la foule immense et des embouteillages monstres, il a notamment fallu utiliser un hélicoptère pour amener les artistes jusqu’à la scène, tandis que la boue et la pluie ont rendu le site particulièrement inconfortable pour les festivaliers. Mais ceux-ci ont fait preuve de solidarité, comme le montre bien la BD, en partageant couvertures, nourriture et abris de fortune. La force de cette BD est qu’elle s’appuie sur une documentation solide pour relater ce qui s’est passé à Woodstock, mais sans perdre de vue l’importance de raconter une bonne histoire, avec une jolie galerie de personnages attachants et des rebondissements inattendus. Kid Toussaint utilise habilement le festival de Woodstock comme décor, mais il n’en fait pas le sujet principal de son récit. Dans « Woodstock 69 », il raconte avant tout l’histoire d’Ulysse et Leslie, tandis que Jimi Hendrix ou Joan Baez ne sont pour lui que des personnages secondaires. C’est sans doute ce qui fait en sorte qu’on se laisse happer par cette histoire, qui garde la bonne cadence de la première à la dernière page, avec aussi une solide dose d’humour. Et puis, comment ne pas s’extasier devant les dessins de José Luis Munuera et les couleurs de Sedyas, qui collent parfaitement à cette histoire? Le dessinateur espagnol, qui souhaitait « raconter une histoire sur la génération de ses parents lorsqu’ils avaient l’âge de ses filles », restitue à merveille l’ambiance euphorique et fraternelle de Woodstock. Et surtout, il nous donne envie d’aller revoir les images et de réécouter les chansons de l’époque.

