Et si les robots devenaient plus humains que nous?

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7 mars 2026 par matvano

Karl (Cyril Bonin – Editions Sarbacane)

Charles Brooks est le président directeur général de la Crown Bank. Ce banquier respectable, à la personnalité un peu fantasque, vit dans une propriété isolée dans les bois, loin de l’agitation de la ville. Un jour, alors qu’il se rend à son travail en voiture, il sort de la route sans raison apparente, percute violemment un sapin et meurt sur le coup. Peu après l’enterrement, sa fille Magda, qui n’avait plus vu son père depuis près de dix ans, se contentant de lui téléphoner deux fois par an pour Noël et pour son anniversaire, débarque dans la demeure où vivait Charles. Pour elle, c’est l’occasion de découvrir l’antre de ce père mystérieux, dont elle s’était éloignée parce que selon elle, « il aimait davantage les objets que les humains ». Lentement, la jeune femme explore une à une les pièces de cette grande maison à la décoration un peu chargée, en effleurant chaque objet. Dans l’une des pièces, son oeil est attiré par une imposante housse de protection rangée dans un coin. A l’intérieur, elle découvre un robot bleu acier mis en veille. Mais elle n’a pas le temps de s’y intéresser davantage parce qu’au même moment, quelqu’un sonne à la porte. Il s’agit de Lars Olsen, un expert en cybernétique, qui a été chargé par les associés de Charles Brooks à la Crown Bank d’enquêter sur l’accident de voiture qui a coûté la vie à leur patron. Cet expert cherche surtout à déterminer quel rôle a joué Karl, le robot androïde que Magda vient de découvrir dans sa housse de protection, dans la mesure où ce fameux Karl était « celui » qui conduisait le véhicule au moment de l’accident. La Crown Bank envisage en effet de poursuivre en justice la Randall Company, la société qui a mis au point l’androïde. Comment est-il possible que cet être cybernétique conçu pour ne commettre aucune erreur ait pu ainsi sortir de la route, alors qu’il n’y avait aucun danger apparent? Magda n’apprécie pas vraiment ces démarches, mais elle accepte tout de même de réactiver le robot pour que Lars Olsen puisse accéder à toutes les données et tous les enregistrements de Karl, y compris des images en haute définition du moment de l’accident. Une fois l’expert parti, Magda se rapproche peu à peu de cet étrange robot, dont elle se méfie dans un premier temps, mais qui s’avère finalement beaucoup plus « humain » que prévu. Pendant que Lars Olsen poursuit son enquête, la jeune femme s’appuie sur Karl pour enfin retisser une forme de lien avec son père disparu.

« Karl » est un album qui impressionne tout d’abord par ses graphismes. Le regard est immédiatement happé par la couverture absolument magnifique de cette bande dessinée un peu hors du temps. On connaissait déjà le trait élégant, sensible et unique de Cyril Bonin, mais dans ce nouvel album, le dessinateur français atteint des sommets. Dans ses planches d’une grande beauté, auxquelles les couleurs automnales ajoutent un réel supplément d’âme, il déploie un univers rétrofuturiste auquel on croit totalement. A l’image de la couverture, Cyril Bonin construit tout son scénario sur le contraste entre ses deux personnages principaux: il y a d’un côté Magda, une jeune femme mélancolique à la chevelure rousse flamboyante, et de l’autre côté Karl, un robot androïde à la silhouette métallique et bleutée. Ce qui est passionnant dans le récit, c’est que ce contraste a priori évident entre chaleur et froideur va s’avérer beaucoup plus flou que prévu, le robot se révélant être d’une grande sensibilité. Pour Magda, qui se méfiait tant des machines, cette découverte va être un réel bouleversement. Et si le bug ultime pour une intelligence artificielle était finalement d’acquérir une certaine humanité? C’est la question centrale de cette BD d’une grande justesse… et d’une grande actualité. Alors que la montée inexorable de l’IA ne cesse de nous interroger, Cyril Bonin opte pour un contrepied très intéressant avec le personnage de Karl. A travers ce robot qui était finalement le seul ami d’un vieux banquier solitaire et qui aide une jeune femme un peu perdue à faire son deuil, l’auteur français aborde la question de ce qu’est réellement un être humain. Quelle est en effet la part d’humanité qui nous reste lorsque des intelligences artificielles parviennent mieux que nous à détecter nos manques, nos regrets, nos désirs? A l’image du film « Her » avec Joaquin Phoenix et la voix de Scarlett Johansson, « Karl » est un récit particulièrement intelligent sur nos relations de plus en plus troubles avec la technologie. Malgré tout, c’est aussi un album apaisant, parfois même contemplatif, qui aborde les questions essentielles du deuil, de la solitude et de la filiation. Une BD intelligente au rythme lent: voilà qui fait beaucoup de bien en ces temps tellement agités…

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