INTERVIEW – Cati Baur: « J’adore la manière de Nadia Daam de regarder l’adolescence »
Poster un commentaire3 avril 2026 par matvano

Adapter un roman en bande dessinée, c’est souvent compliqué. Cati Baur y parvient pourtant à merveille avec « La Gosse » (éditions Rue de Sèvres), une BD tirée d’un roman de Nadia Daam paru en 2024. Dans ce récit, la journaliste française, notamment connue pour ses chroniques dans « Les Maternelles », raconte avec humour et tendresse son rôle de mère célibataire. Fine observatrice de la société et des rapports humains, elle détaille le quotidien d’une maman qui tente de garder le cap en élevant sa fille adolescente, alias « La Gosse ». Ce récit est l’occasion pour elle d’aborder sans tabou un grand nombre de questions essentielles, notamment les inégalités entre hommes et femmes, le racisme ordinaire ou notre rapport problématique à l’alcool. Dit comme ça, le cocktail peut paraître indigeste, mais Cati Baur parvient à transformer ce récit très dense en une BD à la fois drôle et mélancolique. De passage à Bruxelles il y a quelques jours, l’autrice nous a expliqué comment elle avait fait pour adapter le roman de Nadia Daam.
Comment est né ce projet? Est-ce vous qui avez eu l’idée d’adapter ce roman en bande dessinée?
Non, c’est une proposition qui m’a été faite par un éditeur. Mais cela n’empêche pas que je suis le travail de Nadia Daam depuis une quinzaine d’années.
Vous vous connaissiez déjà avant de vous lancer dans cette aventure?
Oui, on se connaissait un peu. On se suivait l’une l’autre sur Internet et on s’est rencontrées à plusieurs reprises. Ce qui est amusant, c’est que la première fois qu’on s’est vues, c’est à l’époque où je quittais mon appartement parisien pour aller habiter à Montpellier. J’avais mis une annonce sur Facebook et de contact à contact, Nadia est tombée dessus. Elle est venue visiter l’appartement avec sa fille, et celle-ci s’est tout de suite bien entendue avec ma fille. C’est dommage quand même: pile au moment où je quitte Paris parce que j’en ai marre de cette ville, je rencontre une fille qui pourrait devenir une copine. En tout cas, je me rappelle que je me suis dit: « Cette fille, j’ai trop envie de la connaître ».
Finalement, vous vous retrouvez donc enfin pour cette adaptation en BD de « La Gosse »?
Je crois que j’ai été l’une des premières lectrices de ce bouquin, car je l’ai acheté dès le jour de sa sortie et puis je l’ai avalé en moins d’une journée. J’ai tout de suite adoré ce récit, mais par contre, je ne pensais pas du tout en faire une adaptation. Cela me paraissait compliqué de mettre en images des chroniques écrites à la première personne. En plus, je venais de finir ma BD « Marcie » et j’étais en train de signer le contrat du tome 2. Mais peu après, j’ai reçu un coup de fil des éditions Rue de Sèvres qui m’ont demandé si ça m’intéressait d’adapter « La Gosse ». J’ai répondu que j’allais y réfléchir, mais au bout d’une heure, je savais que j’allais dire oui.
Comment avez-vous procédé pour l’adaptation?
Dans un premier temps, je ne voyais pas bien comment j’allais y arriver. Mais rapidement, j’ai compris il fallait que j’invente quelque chose de nouveau, car je ne voulais pas juste me contenter d’illustrer le roman de Nadia. Ça m’a obligée à tout remettre à plat et à essayer de me réinventer un peu graphiquement pour trouver une forme adaptée pour ce bouquin.
Quel a été le déclic? Comment vous êtes-vous réinventée?
Dès le départ, j’ai choisi de garder la structure du livre, avec tous ses petits chapitres. Cela m’a aidée parce que cela m’a donné une base. En partant de là, je me suis dit que j’allais m’amuser le plus possible et puis voir ce que ça donne. Le déclic, ça a été de me dire qu’il fallait que je me fasse plaisir.

C’est ce qui a donné lieu à ce jeu de l’oie de l’angoisse, par exemple, qui montre toutes les choses horribles que Nadia craint pour sa fille.
Voilà, c’est vraiment ça. Pour chaque scène, il fallait que j’invente une scénographie. Parfois, c’est très classique, la mère et la fille qui discutent ensemble, par exemple, mais d’autres fois, ce sont des choses plus fofolles. La scène que j’ai préférée dessiner, c’est celle sur l’alcool. Bien sûr, c’est un sujet grave, mais j’ai essayé de le dédramatiser en représentant les protagonistes en pleine séance de spa alcoolique, en train de se baigner dans des cocktails géants. Je me suis beaucoup amusée avec ça.
Est-ce que vous avez rencontré Nadia avant de vous lancer dans l’adaptation de son livre? Est-ce qu’elle vous a donné carte blanche?
Oui absolument, j’ai pu faire ce que je voulais. Mais pour moi, la principale difficulté, c’était de m’emparer d’un récit qui était une histoire réelle, vécue par des personnes réelles. Je me suis demandée jusqu’où je pouvais aller et surtout comment j’allais pouvoir raconter leur vie à leur place. J’avais l’impression d’être dans une position un peu bizarre. En discutant avec Nadia, on s’est mis d’accord sur le fait que les personnages d’elle et de sa fille dans la BD ne leur ressembleraient pas. Je n’ai pas essayé de dessiner Nadia ou sa fille parce que sinon, je pense que je me serais sentie bloquée. Dessiner Nadia sur sa balance en culotte, par exemple, je me suis dit que je ne pourrais pas le faire. À partir du moment où j’ai décidé que ce n’étaient plus réellement Nadia et sa fille mais des personnages, je me suis sentie libre de les dessiner comme je voulais, même en culotte, et aussi d’inventer des dialogues.
Vous avez inventé des dialogues, mais vous êtes restée très proche du texte du roman…
Bien sûr! D’ailleurs, s’il y a quelque chose qui me plaît particulièrement, c’est l’écriture de Nadia. Elle a énormément de recul sur elle-même, ce qui rend son écriture vraiment très drôle. Je voulais donc garder sa voix dans la BD. C’est pour ça qu’il y a beaucoup de voix off, parce que ça me permet de garder ses bons mots. Le reste du temps, il fallait que j’imagine des choses autour de ce qu’elle décrit dans son livre. Et donc imaginer des dialogues, car ils n’étaient pas tous écrits dans le récit de Nadia. Il fallait aussi que les images disent autre chose que le texte. C’est pour ça qu’il a fallu que j’invente certaines situations. C’est en ça, je pense, que j’ai apporté ma touche à « La Gosse ».
Ce n’est pas la première fois que vous adaptez des romans en bande dessinée. Il y a notamment eu la série des « Quatre Sœurs » de Malika Ferdjoukh. Est-ce que le travail était très différent pour « La Gosse »?
J’ai aussi adapté « Le Club des inadapté.e.s » d’après le roman de Martin Page. Pour chacun de ces albums, je suis restée très proche du texte et de l’histoire, parce que c’était très littéral. Il y avait un récit qui existait, on n’était pas dans la chronique. Donc ça avait un côté plus simple. J’ai vraiment adoré faire ces adaptations, mais j’essayais de rester le plus possible fidèle à l’atmosphère du texte, aux personnages, aux descriptions, alors que dans le cas de « La Gosse », je suis allée plus loin dans le côté adaptation.
Plus loin, dans quel sens?
Tout simplement parce que j’ai cherché d’autres formes graphiques, ce que je faisais moins avant. Dans tout ce que j’ai fait auparavant, j’ai moins cherché des dispositifs graphiques, même s’il y en avait parfois. Je suis davantage restée sur un gaufrier classique.
Qu’est-ce qui vous a tellement parlé dans ce récit? La relation mère-fille?
Evidemment, il y a la relation mère-fille. Mais j’aime aussi la manière de Nadia de regarder l’adolescence. C’est un thème qui traverse tout mon travail depuis mes débuts. Dans tous mes bouquins, il y a des personnages adolescents, parce que c’est vraiment la période de la vie que je préfère observer. Et puis j’ai aimé aussi l’humour et l’autodérision de Nadia Daam. L’album démarre sur un sujet très grave, mais malgré ça, elle arrive à mettre de l’humour un peu partout et à devenir une sorte d’observatrice de sa propre vie.

Est-ce que c’est votre propre adolescence que vous retrouvez dans ce récit ou plutôt l’adolescence de votre fille?
Ce qui est certain, c’est que ce n’est pas moi du tout! Si je suis tellement fascinée par l’adolescence, c’est peut-être parce que je n’ai pas vraiment eu d’adolescence moi-même. En tout cas pas celle à laquelle on fait référence dans le bouquin, celle qui fait peur, celle qui déclenche le fameux « toudoum » de Netflix quand on prononce le mot adolescence. Moi, j’ai été une adolescente beaucoup trop sage et calme, ce qui s’est soldé par une énorme dépression à l’âge de 20 ans. En observant les ados aujourd’hui, ceux de mon entourage et ceux que je peux voir un peu partout, j’essaie sans doute de retrouver ce moment que j’ai l’impression de ne pas avoir suffisamment vécu.
Est-ce que vous vous êtes reconnue en tant que mère dans « La Gosse »?
J’y ai effectivement retrouvé beaucoup d’éléments de ma vie. A l’exception du deuil qui, je touche du bois, est heureusement absent de ma vie pour le moment. Mais c’est vrai que j’ai vécu des moments similaires. J’ai, moi aussi, été une mère célibataire à une période de ma vie. Et puis au moment où je travaillais sur « La Gosse », j’avais deux ados à la maison, dont une jeune fille qui vivait à peu près les mêmes choses que dans le roman.
C’est un livre parle qui parle notamment de l’adolescence et de la relation mère-fille, mais qui aborde aussi beaucoup d’autres sujets, sans pour autant que ce soit indigeste. C’est un exploit, non?
Ce qui est chouette, en effet, c’est qu’on traverse plein de sujets, et que ceux-ci sont à chaque fois creusés. Nadia est avant tout une journaliste spécialisée dans les questions de parentalité. Elle sait donc de quoi elle parle. Elle parle de son vécu, mais elle le traite avec son bagage de journaliste. C’est ce qui lui permet d’avoir un regard différent sur plein de choses. Cela dit, c’est vrai qu’il y a des sujets dans le livre qui étaient plus difficiles à traiter pour moi, notamment quand elle parle de son enfance, de la notion de transfuge de classe et aussi de ses origines. Parce que là, on est dans quelque chose de très personnel. En tant que personne blanche, je suis forcément moins concernée par ces questions. Pour bien les traiter, j’ai donc essayé de ne pas trop inventer et de me documenter un peu sur ce bagage culturel que je n’ai pas.
Quelle a été la réaction de Nadia Daam quand elle a lu votre BD?
Il faut savoir que Nadia est une personne extrêmement dithyrambique. Quand je lui envoyais des pages, elle me répondait immédiatement avec beaucoup d’enthousiasme et d’émoticônes. Comme je suis quelqu’un qui doute énormément, ça m’a fait du bien d’avoir ce retour très enthousiaste.
Et sa fille, elle a réagi comment? Pour une adolescente, ce n’est pas forcément facile d’être le sujet d’un roman et d’une bande dessinée, non?
Cela a sans doute été compliqué, en effet, mais je suis vraiment très émue de la confiance qu’elle m’a témoignée. Il faut savoir, et c’est rigolo, que la fille de Nadia me lisait quand elle était petite. Elle a adoré les « Quatre Sœurs » et elle est venue plusieurs fois me voir en dédicace. Donc cette jeune fille, je la connaissais, je l’avais rencontrée plusieurs fois, mais par contre on ne s’est pas du tout parlées pendant l’élaboration de l’album. Cela s’est toujours fait par le biais de Nadia. Mais d’après ce que j’en ai entendu, je crois qu’elle est très contente de ce que j’ai fait.

Est-ce que vous croyez que ce livre va changer la suite de votre carrière, en vous amenant sur d’autres terrains?
Je ne sais pas du tout. C’est vrai que c’est un livre qui est particulier par rapport à ce que j’ai déjà fait, mais en même temps il est très cohérent avec mon travail parce que depuis quelques années, je fais des livres qui sont très engagés dans le féminisme. Pour moi, c’est donc une continuité de parler de ces sujets-là. En ce qui me concerne, « La Gosse » est une sorte de manuel d’éducation féministe, mais sans l’être totalement, parce que justement c’est tellement plein de doutes. Ce qui est intéressant avec ce roman, c’est que c’est aussi un livre qui pointe les limites de l’éducation féministe.
Effectivement, Nadia Daam se pose beaucoup de questions sur la manière de gérer l’éducation de sa fille. Elle se demande notamment s’il faut tout lui interdire pour la protéger ou, au contraire, se montrer plus laxiste…
Oui, voilà. En réalité, c’est un livre qui est sous-tendu par énormément de contradictions. Dans la vraie vie aussi, on voit sa fille partir en short à une soirée et on pense très fort « Non, non, tu devrais vraiment mettre un pantalon ». Et en même temps, on hésite à lui dire parce que le reste du temps, on essaie de lui faire comprendre que le monde est à elle. On est permanence dans ce paradoxe. C’est vraiment une éducation qui est pétrie de contradictions et on n’y peut rien parce qu’il y a d’un côté ce qu’on aimerait et puis de l’autre côté les réalités de la société dans laquelle on vit.
Est-ce que vous pensez, du coup, que cette bande dessinée s’adresse avant tout à des mamans de filles?
Alors, j’aimerais bien qu’elle s’adresse à un public plus large. Le fait que ce soit une bande dessinée va peut-être faire en sorte qu’il sera plus facile de poser ce livre sur une table basse et de le laisser à disposition de toute la famille, que ce soit une fille, une mère, un garçon, ou un père. J’espère que cette BD va toucher un public qui aurait peut-être été intimidé par le récit sous la forme d’un livre sans images.
Après « La Gosse », vous travaillez déjà sur des prochains projets?
Pour le moment, je travaille sur la suite de « Marcie ». Si j’avance bien, cette BD devrait sortir l’année prochaine. Et puis ensuite, je pense que je me lancerai sans doute dans un projet d’autofiction, car il y a des sujets qui me titillent. J’espère que le fait d’avoir travaillé sur « La Gosse » va me donner le courage de raconter davantage de choses sur moi, parce qu’il y a des éléments que j’aimerais mettre en lumière dans l’espoir de pouvoir toucher du monde. Ces sujets dont je souhaite parler, ce sont l’autisme et la neurodivergence. C’est une expérience que je vis au quotidien et j’aimerais bien pouvoir en parler pour essayer de toucher les gens, afin que d’autres personnes qui me lisent se reconnaissent dans mon récit. Pour l’instant, c’est encore un embryon de projet, mais je commence mes recherches.


