INTERVIEW – André Juillard: « La suite des 7 vies de l’Epervier? Pas avant 2017… »

1

7 décembre 2014 par matvano

André Juillard

La maison Autrique, l’un des chefs d’oeuvre de l’architecte Victor Horta, accueille jusqu’au printemps 2015 une exposition consacrée à Blake et Mortimer. Il y a quelques jours, le dessinateur André Juillard et le scénariste Yves Sente étaient de passage dans cette magnifique demeure bruxelloise, de style Art nouveau, pour discuter avec « André, Georges, Edgar et les autres » de la sortie du « Bâton de Plutarque », le 23ème épisode des aventures des deux héros britanniques créés par Edgar P.Jacobs. Il s’agit déjà du sixième album de Blake et Mortimer signé par le duo Sente-Juillard, après notamment « La machination Voronov », « Les sarcophages du 6ème continent » et « Le serment des cinq Lords ». La particularité de ce nouvel album est que son action se situe juste avant le début du « Secret de l’Espadon », le premier album de Jacobs. Au cinéma, on appelle ça un « prequel ».

Comment vous est venue cette idée d’un album se déroulant avant le début de la première histoire imaginée par Edgar P.Jacobs?

André Juillard: Lors de la réalisation du « Serment des cinq Lords », Yves et moi nous étions rendus à Londres afin de prendre des photos de Scotland Yard et de ses environs. C’est en nous promenant dans les rues de la capitale britannique que nous avons découvert le War Cabinet Museum, l’ancien « cabinet de guerre » souterrain de Churchill. C’est un musée passionnant, mais surtout, c’est une source de documentation formidable, car on y retrouve des vrais objets et costumes datant de 1944. Du coup, nous avons été vraiment inspirés par ce musée extrêmement bien conçu et bien conservé, comme savent si bien le faire les Anglais. On y a vu un décor formidable, prêt à être dessiné.

Yves Sente: En sortant de là, nous avons eu l’idée d’imaginer une histoire de Blake et Mortimer se déroulant en 1944. Mais avant toute chose, nous nous sommes dits qu’il fallait d’abord relire « Le Secret de l’Espadon », dont l’action démarre juste après la fin de la Seconde guerre mondiale. C’est en relisant cet album que je me suis rendu compte que le récit de Jacobs contenait beaucoup de questions restées sans réponse. Comment se fait-il que Blake et Mortimer connaissent déjà Olrik? Qui est cet espion asiatique travaillant pour les Britanniques, et qui se fait abattre froidement par Olrik? Comment se fait-il que ce même Olrik connaisse déjà l’existence de l’Espadon et du Golden Rocket, alors que ce sont des prototypes ultra-secrets? Et puis, de manière plus anecdotique, comment se fait-il que Blake et Mortimer logent chez une certaine Mrs Benson dans une maison située sur Park Lane, alors qu’il s’agit d’un des endroits les plus chers de Londres et que ce n’est certainement pas dans leurs moyens? J’avais envie d’écrire une histoire qui soit non seulement une aventure parfaitement raccord avec « Le secret de l’Espadon » mais qui, en plus, en profite pour répondre à toutes ces questions.

Ce n’est pas la première fois que vous vous intéressez aux origines et à la jeunesse de Blake et Mortimer. C’est un sujet qui vous intéresse particulièrement?

Y.S.: C’est André qui m’a un jour envoyé les biographies des personnages, telles que Jacobs les a rédigées lui-même dans son livre « Un opéra de papier ». On peut notamment y lire que pendant la guerre, Blake était « Squadron Leader » sur le porte-avions « The Intrepid ». C’est donc comme ça que je le fais apparaître dans « Le bâton de Plutarque ». Ces biographies sont la Bible pour moi. Ce sont elles aussi qui m’ont donné l’idée d’évoquer la jeunesse de Blake et Mortimer en Inde dans les « Sarcophages du 6ème continent » ou d’expliquer pourquoi les études de Blake à Oxford ont duré si peu de temps, dans « Le serment des 5 Lords ». C’est pour moi un jeu de répondre à toutes ces questions.

André Juillard, est-ce que vous intervenez beaucoup sur le scénario ou est-ce que vous préférez vous laisser totalement guider par Yves Sente?

A.J.: Bien sûr, au départ, c’est Yves qui propose une idée. Mais de mon côté, il faut que j’imagine d’emblée des lieux dans lesquels j’aurai du plaisir à passer du temps. Dans ce cas-ci, Yves m’avait parlé de l’idée de faire une aventure à Hong Kong, mais ça ne me branchait pas, c’est trop exotique pour moi. Je n’avais pas non plus envie de faire 15 heures d’avion pour aller repérer les lieux. En plus, Hong Kong a trop changé depuis les années 40-50, alors que Londres est restée assez identique à ce qu’elle était en 1944.

Blake et Mortimer

Est-ce qu’il y a des inconditionnels absolus de Blake et Mortimer qui scrutent les éventuelles incohérences dans vos albums?

Y.S.: Oui, cela arrive, notamment pour les avions. Dans le tome 2 des « Sarcophages du 6ème continent » par exemple, les héros empruntent un hydravion pour rattraper un bateau cargo qui est en route pour l’Antarctique. Lorsque l’histoire a été prépubliée dans « Les Echos » en France, un lecteur nous a fait remarquer que selon ses calculs, ce n’était pas possible que le modèle d’hydravion dessiné par André rattrape le bateau cargo en seulement 4 heures. Dans la mesure où ce lecteur avait raison, nous lui avons fait plaisir et nous avons changé cette donnée dans la version finale de l’album. Mais évidemment, ce n’est pas toujours possible de répondre à toutes les remarques de ce genre. D’autant plus que souvent, les lecteurs ne sont pas d’accord entre eux! (rires)

Où avez-vous été chercher cette idée de bâton de Plutarque et de carré de Polybe, qui sont des codes secrets remontant à l’Antiquité? Seriez-vous des passionnés de cryptographie ancienne?

A.J.: Je dois bien reconnaître que j’ai appris bien des choses en faisant cet album…

Y.S.: Mais moi aussi! Ce qui est amusant dans la création d’un récit, c’est qu’une idée en amène une autre. En se documentant, on découvre souvent d’autres éléments qui peuvent servir de base à un bon récit. Je trouvais ça rigolo d’avoir d’une part les cerveaux de Bletchley Park, cet endroit où des milliers d’hommes tentaient jour et nuit de décrypter les codes les plus sophistiqués dans les messages chiffrés utilisés par les Allemands, et d’autre part des méchants qui utilisent les codes secrets les plus vieux et les plus simples. En plus, je trouvais que ce « bâton de Plutarque » faisait un très joli titre pour l’album.

Il n’y a presque pas de personnages féminins dans ce récit. André Juillard, vous qui dessinez si bien les femmes, cela ne vous a pas frustré?

A.J.: Si, bien sûr! Du coup, j’en ai semé un peu partout dans l’album, dès que je le pouvais. C’était d’autant plus important pour moi que les femmes ont beaucoup contribué à la défense de la Grande-Bretagne pendant la guerre, même si elles n’étaient pas dans les avions. A l’arrière, par contre, elles étaient extrêmement présentes, notamment à Bletchley Park, où on a compté jusqu’à 5.000 femmes sur les 10.000 personnes qui y travaillaient. Malheureusement, Yves n’a pas réussi à caser un beau personnage féminin dans cette histoire. C’est de sa faute! (rires)

Y.S.: J’ai hélas dû respecter la réalité historique. Le directeur de Bletchley Park, par exemple, était évidemment un homme. Et dans le bunker de Churchill, les seules femmes présentes étaient des dactylos ou des téléphonistes. S’il y a peu de femmes dans « Le bâton de Plutarque », c’est avant tout parce que c’est un récit de guerre. Mais ce n’était certainement pas une volonté de ma part de ne pas en mettre.

Yves Sente

Yves Sente: « On ne fait pas du Jacobs, on fait du Blake et Mortimer! »

Yves Sente, vous êtes le scénariste de Blake et Mortimer, mais aussi de XIII et de Thorgal, des séries pour lesquelles vous avez succédé à Jean Van Hamme. Ne craignez-vous pas d’être définitivement catalogué comme un auteur qui reprend les séries des autres?

Y.S.: Cela m’est égal qu’on me mette dans une case. Je n’ai aucune frustration. Le « bâton de Plutarque » reste mon histoire, tout comme ça reste le dessin de Juillard. On est autant auteur dans une reprise que sur n’importe quel autre album. Il faut à chaque fois réinventer une histoire et la mettre en scène. Et ça, c’est quand même mon boulot, et pas celui de Jacobs à ce que je sache. On ne fait pas du Jacobs, on fait du Blake et Mortimer! Et puis, soyons honnêtes: grâce au succès de ces reprises, j’ai la chance de pouvoir faire aussi d’autres choses. Je ne vais plus faire Thorgal, ce qui va me libérer un peu de temps. Du coup, je vais relancer « Le Janitor », et j’ai écrit deux « one shots » qui sont en cours de réalisation. J’ai également d’autres idées qui n’ont pas encore de dessinateur.

Et vous, André Juillard, quel sera votre prochain album? Un autre « Blake et Mortimer » ou d’abord la suite des « 7 vies de l’Epervier »?

A.J.: Je vais faire les deux en même temps. J’ai eu une grosse pression de la part de l’éditeur pour terminer ce « Blake et Mortimer » dans les temps, et donc là j’ai besoin de couper un peu, mais dans les semaines qui viennent, j’attaquerai la suite des « 7 vies de l’Epervier ». J’ai prévu de dessiner cet album pendant à peu près 6 mois, puis je le mettrai momentanément entre parenthèses afin d’entreprendre le prochain « Blake et Mortimer ». Ce n’est qu’après que je pourrai terminer l’album des « 7 vies de l’Epervier ».

Il va donc falloir être patient pour lire la suite de « Quinze ans après« …

A.J.: Effectivement, l’album ne sortira pas avant 2017. Si Dieu me prête vie, bien sûr.

Et les romans graphiques, comme vous l’aviez fait avec « Le cahier bleu », ce n’est plus à l’ordre du jour?

A.J.: En tout cas, les romans graphiques de 100 ou 120 pages, ce n’est plus pour moi. Je ne suis pas un marathonien, mais un coureur de demi-fond. Je ne me vois pas travailler 2 ou 3 ans sur un même album. De temps en temps, je pense bien sûr à réécrire une histoire moi-même et à faire un autre « one shot » comme « Le cahier bleu », mais dans la mesure où il ne me reste pas énormément d’années à travailler, je préfère pour l’instant faire des choses qui me plaisent vraiment. Et c’est le cas de Blake et Mortimer.

Vous prenez donc autant de plaisir à dessiner Blake et Mortimer qu’à dessiner vos propres héros?

A.J.: Bien sûr. D’accord, c’est vrai qu’il y a des contraintes spécifiques liées aux codes graphiques de Blake et Mortimer, mais ces contraintes existent quelle que soit la bande dessinée. Les personnages doivent se ressembler d’une case à l’autre, par exemple, et il y a toujours des choses que l’on a moins envie de dessiner. Mais il faut les faire quand même car le scénario les impose. Ce n’est pas un problème pour moi. Mon plaisir est avant tout de dessiner!

Publicités

Une réflexion sur “INTERVIEW – André Juillard: « La suite des 7 vies de l’Epervier? Pas avant 2017… »

  1. […] Enfin, on sent bien que si vous êtes restés jusqu’ici, vous en voulez encore. Alors voici un extrait de Menaces sur Hong-Kong -1- La vallée des immortels, l’un des prochains albums de Blake et Mortimer, scénarisé par Yves Sente et dessiné par Peter Van Dongen et Teun Berserik (trouvé sur la page du Centaur Club). Une suite dont il était déjà question en 2014 dans une interview donnée à AGE-BD mais qui ne &l…: […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Entrez votre adresse mail pour suivre ce blog et être notifié par email des nouvelles publications.

décembre 2014
L M M J V S D
« Nov   Jan »
1234567
891011121314
15161718192021
22232425262728
293031  
%d blogueurs aiment cette page :