INTERVIEW – Matthieu Bonhomme: « Charlotte de Belgique est une oubliée de l’Histoire »

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15 septembre 2018 par matvano

C’est l’un des événements BD de la rentrée. « Charlotte impératrice » marque la première collaboration entre Fabien Nury et Matthieu Bonhomme, deux grands noms de la bande dessinée actuelle. Tous deux férus de cinéma, ils se sont replongés dans les films de Luchino Visconti (« Le guépard », « Ludwig ou le Crépuscule des dieux ») pour mettre en scène de manière brillante le destin tragique et mouvementé de Charlotte de Belgique. Fille du roi Léopold 1er, celle-ci épousa Maximilien d’Autriche et fut brièvement impératrice du Mexique avant de sombrer dans la folie. Manifestement ravi d’avoir trouvé un nouveau projet à la hauteur de son talent après le succès énorme de « L’homme qui tua Lucky Luke », Matthieu Bonhomme nous parle avec passion de « sa » princesse Charlotte.

Pourquoi Charlotte? Même en Belgique, on avait un peu oublié son existence.

Le fait que les gens la connaissent aussi peu est très étonnant. Charlotte est une oubliée de l’Histoire. Fabien Nury est tombée sur elle à un moment où il cherchait de la documentation pour alimenter ses scénarios. En réalité, il était à la recherche d’informations sur la période du Second Empire parce qu’il avait en tête un personnage de militaire qui participerait à toutes les campagnes françaises. Un personnage qui, du même coup, ferait le tour du monde vu qu’à ce moment-là, il y avait la guerre partout. Fabien était particulièrement intéressé par le fait qu’à l’époque, seules dix familles d’Europe régnaient sur les trois quarts de la planète. C’est en creusant dans cette direction-là qu’il a découvert Charlotte. Immédiatement, il s’est dit que c’était son histoire qu’il avait envie de raconter.

Est-ce que Fabien avait envisagé aussi de raconter l’histoire du point de vue de Maximilien ou est-ce qu’il a tout de suite opté pour Charlotte?

Clairement, il s’est dit que ce serait plus original de raconter une histoire de mecs à travers les yeux de Charlotte. Ce qui intéressait Fabien, c’était le contraste entre cette princesse et son univers très viril, presque westernien, plein de violence et de guerres. Cette manière de raconter l’Histoire donne une saveur nouvelle au parcours de Maximilien et Charlotte.

Comment expliquez-vous qu’il n’y ait pas plus d’auteurs qui se soient intéressés à Charlotte jusqu’ici?

Je n’ai pas vraiment de réponse à cette question. Ce qui est amusant, par contre, c’est que Fabien avait mis sur papier toutes ses idées sur Charlotte il y a déjà quelques années. Et pendant toutes les années où son scénario est resté au frigo en attendant qu’un dessinateur s’en empare, il n’a pas arrêté de se dire « pourvu que personne d’autre ne raconte son histoire avant moi ».

Quand Fabien vous a parlé de son idée, est-ce que vous avez tout de suite été emballé par sa proposition?

En réalité, on se tournait autour depuis une quinzaine d’années. Fabien m’avait déjà proposé des choses, mais à chaque fois ce n’était pas le bon moment ou pas le bon sujet. Dessiner les salons du Kremlin pour « La mort de Staline », par exemple, ce n’était pas mon truc, d’autant plus que j’avais beaucoup d’autres projets en cours à ce moment-là. Mais régulièrement, on a continué à se rencontrer et à discuter. On parlait ensemble de polars, de westerns, de littérature. Et puis un jour, il m’a parlé de Charlotte. A ce moment-là, j’étais en train de finir mon Lucky Luke et je pensais déjà au coup d’après. Comme je bloquais sur le scénario de mon prochain Esteban, que j’avais laissé en mauvaise posture, je me suis rendu compte assez vite que j’avais un trou dans mon planning. Du coup, je me suis dit: « ça y est, c’est enfin le bon moment et le bon projet »… ce qui ne m’a pas empêché de ressentir un gros mal de ventre en lisant son scénario (rires). C’était un sujet en or avec des personnages fantastiques, mais l’ampleur du projet m’a fait très peur. J’étais dans la plaine et tout à coup, Fabien me demandait de gravir l’Everest sans le moindre entraînement!

Vous avez hésité à le faire?

Non, je me suis dit qu’il fallait que je me lance parce que le jeu en valait la chandelle. Cette collaboration, j’y tenais beaucoup. Cela faisait longtemps que j’avais senti que Fabien pouvait m’apporter quelque chose que je n’avais pas. Et ça s’est démontré, parce que depuis lors j’ai appris plein de trucs. Et je continue à apprendre.

Qu’est-ce que Fabien Nury vous a appris, par exemple?

Ce qui est génial avec Fabien, c’est qu’il écrit des scénarios très précis mais très malléables. Il prévoit toutes les scènes et tous les dialogues, mais sans découper son histoire case par case. Ca veut dire qu’au moment où on fait le story-board à quatre mains, il y a encore moyen d’allonger ou de raccourcir chaque séquence, voire même d’en enlever ou d’en ajouter certaines. Fabien adore travailler avec des contraintes presque cinématographiques, en se limitant à deux pages pour raconter une scène, par exemple. Quand on travaillait sur cette étape du story-board, on s’amusait énormément parce que c’était presque comme si on faisait le montage d’un film. On pouvait à loisir refaire les prises, en zoomant ou en dézoomant sur certains détails et en changeant en permanence les pièces du puzzle. A ce moment-là, quand on sent qu’une pièce est enfin à sa place, on est vraiment content! On a avancé de cette manière sur chaque séquence et à la fin, quand on s’est relu, on a encore raccourci ou allongé certaines scènes. On a en permanence resserré les boulons de notre récit. La séquence d’ouverture de l’album, par exemple, je l’ai refaite plusieurs fois, même après avoir terminé le reste des planches. Quand une séquence ne lui convient pas encore tout à fait, Fabien dit toujours « ça me gratte quelque part ». Du coup, il continue à travailler dessus jusqu’à ce que ça coule parfaitement.

Vous êtes aussi un scénariste vous-même. Votre approche est très différente de celle de Fabien?

En tant que scénariste, il ose des choses que je ne m’autorise pas. Pour le moment, par exemple, j’ai dessiné une vingtaine de pages du tome 2 de « Charlotte » et il a déjà fait sauter une page et demi. Quand il trouve qu’une page n’est pas efficace, il n’hésite pas à la mettre à la poubelle. C’est ce que je cherchais en travaillant avec lui. Il a une forme d’efficacité qui permet de rester dense. Il est plus économe et donc plus pertinent.

Dans le rendu de l’album, il y a un côté presque vintage, comme si c’était une BD des années 60 ou 70. Pourquoi ce choix?

Effectivement, nous voulions cet aspect un peu vintage, on pourrait presque dire argentique. C’est pour ça que nous avons choisi ce papier, ce format et cette coloriste. Si nous avons voulu ce côté vintage, c’est parce qu’on raconte une histoire de princesse. Quand j’ai commencé à me documenter, je suis tombé sur des photos de Grace Kelly, sur lesquelles elle est sublime. Dès qu’elle entre en scène, on a l’impression que la lumière apparaît. Je voulais que ma princesse ait ce côté un peu flamboyant. Or, clairement, les photos des années 60 avaient ce côté très vintage. C’était l’époque des premières touches de couleur dans la presse, avec aussi un grain très particulier. La coloriste de « Charlotte » a vraiment bien réussi à retranscrire ce grain. Et ce qui est formidable, c’est que ce côté vintage ne marche pas seulement avec le glamour, mais il fonctionne également avec la poussière du Mexique, qu’on va retrouver dans le deuxième tome.

Vous parliez de Grace Kelly. Quelles ont été vos autres inspirations pour recréer l’univers de Charlotte de Belgique?

J’ai beaucoup cherché du côté de l’univers des princesses, parce que c’était quelque chose que je n’avais encore jamais fait. Je me suis donc dit que ça allait vraiment m’amuser. Dans le story-board original, il y avait beaucoup de cases en médaillon, de même que des cases enluminées. Pour la version finale, on en a enlevé plein mais malgré tout, on retrouve encore quelques-uns de ces médaillons et de ces papillons dans les pages de l’album. Il s’agit d’une référence directe aux magazines people de l’époque, qui utilisaient beaucoup ce genre de représentations. J’ai retrouvé pas mal de ces magazines chez des bouquinistes. Je suis retombé aussi dans ma bibliothèque sur un gros bouquin consacré à la famille royale britannique. Je l’avais acheté par hasard il y a une vingtaine d’années en Angleterre, et je me suis rendu compte que c’était une mine d’or pour ma documentation, parce que c’est un espèce d’énorme carnet mondain avec plein de petits détails sur les robes et les carrosses. D’un point de vue formel, c’était très intéressant aussi, avec notamment des enluminures et des photos imprimées sur du papier argenté.

Ce qui est marquant dans votre « Charlotte impératrice », c’est la cruauté de certains des personnages. Votre Sissi, par exemple, n’a vraiment rien à voir avec la Sissi incarnée par Romy Schneider.

Pour nous, c’est amusant de jouer avec des références que tout le monde connaît. Mon modèle pour dessiner Sissi n’a pas été Romy Schneider, mais un tableau sur lequel elle a vraiment une tête de peste. On voit très peu Sissi dans l’album, mais elle joue un rôle très important. Comme on a centré tout notre récit sur Charlotte, il nous était impossible de représenter les réunions entre hommes où ils parlaient de politique parce que les femmes y étaient interdites. L’idée très maline de Fabien a donc été de mettre en scène le rapport de force entre les deux frères par l’intermédiaire des deux belles-soeurs, notamment à travers ce petit chien que Sissi offre à Charlotte, qui est une sorte de doudou. Ensuite, lorsque Charlotte refuse d’aller au Mexique, Sissi lui enlève son doudou. C’est une manière très graphique de représenter la domination de l’empereur François-Joseph sur son frère Maximilien. C’est vraiment un truc de scénariste! (rires)

Comment va se dérouler la suite de votre récit? Vous prévoyez combien de tomes?

« Charlotte » est un drame en trois actes. Mais l’acte central est tellement copieux qu’il fera deux albums. Au total, il y aura donc quatre albums: un premier qui se déroule en Europe, deux au Mexique et un quatrième sur le retour de Charlotte en Europe. Ce qui va être amusant, c’est que le premier s’étale sur quatre ans, puis les deux suivants sur deux ans et le dernier sur une longue période de cinquante ans. Il va donc forcément y avoir des changements de rythme. Cela ne va pas du tout être une mélodie monotone.

Votre objectif est donc bien de raconter toute la vie de Charlotte…

Oui, on va la voir à tous les âges. On veut raconter Charlotte dans son entièreté et pas seulement Charlotte au Mexique. C’est une approche qui me plaît, parce que j’ai une vraie tendresse pour elle. C’est une femme de son époque, confrontée à un univers masculin violent et à des enjeux énormes. J’ai envie de l’aimer jusqu’au bout, même quand elle sera vieille.

Quand paraîtront les albums suivants?

Idéalement, ce serait bien de sortir un album par an, évidemment. Mais ça ne me paraît pas réaliste parce que j’ai déjà mis un an et demi à faire celui-ci. Si on part du principe que je mettrai autant de temps à faire le deuxième tome, cela nous met quelque part au printemps 2020. Quant à celui d’après, on verra bien.

Vos autres projets sont donc entre parenthèses pour le moment?

Oui, tout à fait. Mais je ferai peut-être une pause entre les tomes 2 et 3 de « Charlotte » pour faire autre chose. Ce qui est certain, c’est que c’est un travail d’endurance. Faire plusieurs albums de Charlotte en suivant, c’est comme gravir plusieurs hauts sommets les uns après les autres. Et puis, ce n’est pas forcément dans mes habitudes d’enchaîner les albums très rapidement. C’est d’ailleurs la première fois depuis que je fais de la BD que je fais deux bouquins d’une même série l’un à la suite de l’autre.

Ce qui est certain, c’est que votre collaboration avec Fabien Nury semble fonctionner à merveille.

Oui, c’est vrai. J’aime bien d’aller vers le côté noir de Fabien, tandis que lui avait besoin du côté plus sensible que je mets dans mes personnages. C’est pour ça que je veux à tout prix garder cette tendresse que j’éprouve pour Charlotte. Je ne veux surtout pas que la noirceur chère à Fabien vienne totalement la pervertir. Charlotte, c’est comme un petit bonbon que l’on tremperait dans un gros paquet de merde! (rires) Mais il faut qu’elle reste un bonbon jusqu’au bout. J’espère vraiment que la série va marcher, bien sûr, parce que j’ai sacrifié mes autres séries pour pouvoir m’y consacrer pleinement. Cela dit, au-delà du bouquin, je suis surtout très content de la collaboration avec Fabien. C’est vraiment super enrichissant. Rien que pour ça, je suis ravi de m’être lancé dans ce projet.

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