Le boxeur oublié des Années folles
Poster un commentaire18 janvier 2026 par matvano

Kid Francis (Grégory Mardon – Marius Rivière – Editions Casterman)
Le 10 juillet 1932, les arènes du Prado sont en ébullition. La foule est déchaînée. Bruyante comme jamais, elle a soif de sueur et de sang. Ce jour-là, des milliers de Marseillais sont venus assister à un choc de titans, un combat de boxe entre l’Américain Al Brown, champion du monde poids coqs, et Kid Francis, champion de France et champion d’Europe. Si la foule est surexcitée, c’est parce que le Kid en question est l’un des leurs. C’est un enfant de la Canebière, qui est né et a grandi dans le quartier de Saint-Jean, sur la rive nord du Vieux-Port de Marseille. Un quartier populaire, où se concentrent toutes les maisons closes de la ville, mais aussi des clubs de jazz, des cafés et des bars où débarquent des marins du monde entier. Autant dire que rien ne prédestinait le petit Francesco Buonagurio, né en 1906 dans ce quartier à la réputation sulfureuse, à connaître un jour la gloire sous le nom de Kid Francis, à devenir l’ami de Marcel Pagnol et Maurice Chevalier, à faire la fête à Hollywood avec des stars planétaires comme Charlie Chaplin et Joséphine Baker. C’est un vrai conte de fées puisqu’à la base, Francesco n’est qu’un simple cireur de chaussures sur le Vieux-Port. Un petit gars courageux mais miséreux, qui se fait régulièrement traiter de « fils de pute de macaroni », comme bon nombre d’immigrés italiens à l’époque. Mais à force de se défendre avec ses poings, le jeune Marseillais finit par se faire remarquer par un certain monsieur Pollak, un bijoutier dont il cire régulièrement les chaussures. Celui-ci le met en contact avec François Lisanti, un entraîneur de boxe qui va changer la vie du jeune Francesco en faisant de lui le redoutable Kid Francis. L’élève et le maître deviennent rapidement inséparables, le jeune boxeur se montrant d’une loyauté infaillible vis-à-vis de son mentor. Hélas, si Kid Francis se débrouille comme un champion sur le ring, il découvre au fil des ans qu’il est souvent plus difficile de rester debout dans la vie. Etonnamment, c’est surtout de sa propre famille que le jeune Marseillais va devoir se méfier. Car son oncle, le redoutable François Spirito, un gangster surnommé le « Capone français », voit dans son petit neveu une formidable opportunité de s’enrichir et de faire prospérer de nouveaux trafics…

Il a déchaîné les passions dans les années 1920, mais aujourd’hui tout le monde ou presque a oublié l’existence du boxeur Kid Francis. Son histoire est pourtant incroyable et même « bigger than life », puisqu’elle mêle sport, mafia et Seconde Guerre mondiale. Le parcours mouvementé du petit Francesco est digne des plus grandes sagas romanesques, avec son lot de joies, de succès, de déceptions et de trahisons. Comme le souligne le journaliste Marius Rivière, qui a scénarisé cette bande dessinée après avoir découvert l’existence de Kid Francis lors de l’écriture d’un article consacré à l’effroyable rafle du Vieux-Port en janvier 1943, « on croirait qu’il a tout connu ». Il est vrai que l’histoire de Kid Francis est à la fois tragique et sublime. Ce petit cireur de chaussures a connu les bas-fonds de Marseille, a assisté de près à la constitution du milieu marseillais, a côtoyé les plus grands, a vécu la défaite de juin 1940 puis a connu une chute brutale en étant arrêté lors de la rafle du Vieux-Port. Déporté au camp de Sachsenhausen, il y fera preuve d’un courage exemplaire, allant même jusqu’à boxer contre des Allemands. Mais il n’en reviendra pas vivant… Pour son premier scénario de bande dessinée, Marius Rivière fait preuve d’une grande maestria. En s’appuyant sur un solide travail de documentation, il reconstitue de manière passionnante le parcours de Kid Francis et de plusieurs personnages-clés de son entourage, en particulier son entraîneur et son oncle véreux. « J’ai écrit cette histoire avec un regard très cinématographique », explique Marius Rivière, qui se présente comme un grand amateur des livres de Joseph Kessel. « Quand on écrit sur la mafia, la boxe, Hollywood ou Marseille dans les années 1930, automatiquement on se projette des films dans la tête. » Au niveau graphique, le dessinateur Grégory Mardon réalise lui aussi un travail remarquable, en s’inspirant notamment de la BD « Torpedo » ou du film « Raging Bull » de Martin Scorsese. Cela donne lieu à une biographie éclairante sur un personnage injustement oublié. Victoire par K.O. pour les deux auteurs de cet excellent « Kid Francis »!

