La navette qui n’aurait jamais dû exploser

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25 février 2026 par matvano

Le visage du Créateur (Laurent-Frédéric Bollée – Cristiano Spadoni – Editions Rue de Sèvres)

Le 28 janvier 1986, la navette Challenger se désintègre brutalement dans le ciel, seulement 73 secondes après son décollage. Les milliers de spectateurs massés à Cap Canaveral en Floride assistent médusés à cette tragédie, au même titre que plusieurs dizaines de millions de téléspectateurs à travers le monde. En un instant, l’atmosphère passe de la joie et l’excitation à la consternation et la tristesse. Toutes les personnes ayant vécu cette catastrophe en direct s’en souviennent avec émotion, parce que ce vol de la navette spatiale américaine n’était pas une mission comme les autres. Pour la première fois, la conquête spatiale s’ouvre alors à des civils. En plus de Francis Scobee, Michael Smith, Ellison Onizuka, Ronald McNair et Judith Resnick, cinq astronautes professionnels et expérimentés, Challenger transporte ce jour-là deux civils recrutés pour l’occasion: Gregory Jarvis et Christa McAuliffe. C’est surtout cette dernière qui suscite un enthousiasme sans précédent de la part du grand public. Sélectionnée dans le cadre du programme « Teacher in Space » lancé un an et demi plus tôt par le président Ronald Reagan, cette professeure de lycée solaire et dynamique de 37 ans, mère de deux enfants, a rêvé toute sa vie de voyager dans les étoiles. Autant dire qu’elle est particulièrement heureuse lorsque c’est elle qui est retenue parmi 11.500 candidats pour s’envoler à bord de la navette spatiale et donner cours depuis l’espace. L’une des personnes qui a été le plus impressionnée par la candidature de Christa McAuliffe est l’actrice afro-américaine Nichelle Nichols, l’une des vedettes de la série Star Trek, qui avait elle-même été recrutée par la NASA quelques années auparavant pour redorer l’image de l’agence spatiale américaine après l’arrêt du programme Apollo. Début 1986, la mission de Challenger n’a donc pas seulement une importance scientifique, elle a également une dimension politique. Est-ce pour cette raison que les responsables de la NASA ignorent les avertissements répétés de certains de leurs ingénieurs, qui font valoir qu’il est dangereux de faire décoller la navette par des températures aussi froides? Une chose est sûre: Challenger n’aurait jamais dû s’envoler ce matin-là. Les ingénieurs du sous-traitant Morton Thiokol, le fabricant des moteurs-fusées des navettes, avaient en effet clairement fait comprendre que sous une température de 4 degrés celsius, il y avait un risque majeur de dysfonctionnement et même d’explosion de leurs « boosters ». Or, le matin du 28 janvier 1986, il faisait -4 degrés à Cap Canaveral…

Laurent-Frédéric Bollée refait le coup de « La Bombe ». Souvenez-vous: en 2020, il s’était associé avec Didier Alcante et Denis Rodier pour raconter de manière absolument passionnante la succession d’événements ayant mené à l’explosion dramatique de la première bombe atomique à Hiroshima. De manière inattendue, cette bande dessinée hors normes avait rencontré un succès immense. Dans « Le visage du Créateur », Bollée opte pour une approche assez similaire. Pour raconter la désintégration de la navette Challenger, il saute de personnage en personnage et d’époque en époque, en s’intéressant à la fois à ce qui a précédé la catastrophe, et à ce qui a suivi. Une fois de plus, c’est brillant! « Les récits autour de la conquête spatiale m’ont toujours fasciné », raconte le scénariste. « Je me suis souvenu que j’avais moi-même été devant mon poste de télévision en janvier 1986, assistant à cette tragédie qui s’est déroulée sous nos yeux, avec un profond sentiment d’impuissance et une tristesse absolue. Comme pour « La Bombe », j’ai donc éprouvé la volonté d’aller au cœur de cet événement historique pour le disséquer, en le remettant en scène presque heure par heure. » Effectivement, on apprend énormément de choses à la lecture de cette bande dessinée solidement documentée… et surtout très bien racontée. Car même si on connaît la fin de l’histoire, on se laisse happer par le récit et par le destin tragique des personnages. Pour construire son scénario, Laurent-Frédéric Bollée s’est inspiré de la trame utilisée par James Cameron pour son film « Titanic ». « Dès le début, nous connaissons le destin du bateau, mais cela n’empêche pas d’être pris ensuite par la mécanique des événements et du temps », explique-t-il. « C’est pareil ici. Il faut toutefois, et c’est mon rôle de scénariste, varier les lieux et les points de vue, passer d’un personnage à l’autre, alterner scènes techniques et scènes plus intimes, tout en construisant malgré tout une montée en tension. » La force de cette bande dessinée est qu’elle donne un aspect très humain à la catastrophe du Challenger, sans pour autant occulter les dysfonctionnements techniques. Bien sûr, « La visage du Créateur » se focalise avant tout sur Christa McAuliffe, cette jeune enseignante qui restera à jamais le visage emblématique de ce drame, mais la BD ne néglige pas pour autant les autres membres de l’équipage. On découvre notamment le lien étonnant et méconnu entre Ronald McNair et le musicien Jean-Michel Jarre. Pour mettre cette histoire en images, le style très « story-boardien » de Cristiano Spadoni fonctionne à merveille et contribue à faire de cette BD une vraie réussite. Quant à son titre, il vient d’une citation de Ronald Reagan dans son allocution télévisée le soir même de la catastrophe: « Nous ne les oublierons jamais, eux qui ce matin se préparaient à s’envoler et à rompre leur lien difficile avec la Terre, pour toucher le visage du Créateur… »

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