Les vrais monstres ne sont pas ceux que l’on croit

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13 janvier 2019 par matvano

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres – Livre Premier (Emil Ferris – Editions Monsieur Toussaint Louverture)

Karen Reyes est une petite fille à l’imagination débordante. Dans sa tête, elle n’est pas une enfant de 10 ans, mais un loup-garou aux dents longues et acérées. Karen adore les monstres, les zombies, les vampires. Elle est fascinée par tous les êtres ambigus et torturés. Ce qu’elle redoute plus que tout, c’est que les gens qui vivent dehors finissent par la faire devenir comme eux. Pour elle, les G.E.N.S. sont « Grossiers, Ennuyeux, Nuls, Stupides ». D’ailleurs, elle ne se sent bien qu’avec les personnes hors normes. Parmi ses rares amis, il y a le grand Franklin, dont le visage aux multiples cicatrices fait penser à celui de Frankenstein, et la petite Sandy, une fille squelettique et très pâle qui ressemble à un fantôme. Avant, elle s’entendait bien aussi avec Missy, avec qui elle regardait des films de monstres le samedi soir en lui tenant la main. Elle aime vraiment beaucoup Missy (elle en est même un peu amoureuse), mais la mère de celle-ci ne veut plus qu’elles se voient. Pour elle, Karen est vraiment trop pauvre et trop bizarre. Du coup, elle exerce forcément une mauvaise influence sur sa fille. L’activité favorite de Karen, c’est la lecture de magazines de comics consacrés aux monstres, comme « Ghastly » ou « Dread », dont elle adore reproduire les dessins dans son carnet. Le monde imaginaire dans lequel elle se réfugie lui permet d’échapper à son quotidien plutôt glauque. La petite fille habite avec sa mère et son grand frère Deeze dans un quartier misérable de Chicago. Sa mère est très superstitieuse, tandis que son frère est un coureur de jupons invétéré. C’est aussi un grand amateur d’art, qui fait découvrir à sa petite soeur des peintures fascinantes dans le musée de la ville. La vie de Karen bascule le jour où sa voisine, la mystérieuse Anka Silverberg, se suicide d’une balle en plein cœur. Pour la petite fille, c’est évident qu’il s’agit d’un meurtre. Bien décidée à mener sa propre enquête, elle découvre petit à petit le lourd passé d’Anka dans l’Allemagne nazie, au milieu de monstres beaucoup moins sympathiques que les siens.

« Moi, ce que j’aime, c’est les monstres » ne ressemble à aucune autre BD. Au niveau de sa forme, il s’agit même d’un véritable OVNI, puisque ce livre de plus de 400 pages est entièrement dessiné au stylo bille sur du papier ligné, avec des mots qui partent dans tous les sens et des dessins plus ou moins aboutis en fonction des pages. Certaines planches sont d’une splendeur absolue, alors que d’autres sont juste griffonnées. Résultat: on a l’impression d’être en train de lire le vrai carnet intime tenu par la petite Karen. Le fond de la BD d’Emil Ferris est tout aussi étonnant que sa forme. Comme l’histoire est racontée du point de vue forcément naïf de cette étrange fillette à l’imagination galopante, l’intrigue de « Moi, ce que j’aime, c’est les monstres » ne se dévoile que petit à petit, obligeant ainsi le lecteur à deviner certaines choses par lui-même. Cette intrigue, justement, se révèle de plus en plus dramatique au fil des pages, particulièrement quand on découvre le témoignage poignant d’Anka, la voisine de Karen. Le livre d’Emil Ferris ressemble à un kaléidoscope, mais son fil rouge est clair: il met en avant les thèmes de la différence et de la résilience. Il faut dire que l’illustratrice américaine en connaît un rayon en la matière, puisque sa propre histoire est au moins aussi incroyable que celle de ses personnages de papier. En 2002, alors qu’elle fête son quarantième anniversaire avec des amis, cette mère célibataire se fait piquer par un moustique. Elle ne reprend ses esprits que trois semaines plus tard, à l’hôpital, où on lui diagnostique une méningo-encéphalite. En réalité, elle est frappée par l’une des formes les plus graves du syndrome du Nil occidental. Les médecins lui annoncent qu’elle ne pourra sans doute plus jamais marcher. Pire encore, sa main droite, celle qui lui permet de dessiner, n’est plus capable de tenir un stylo. Mais Emil décide de se battre, allant jusqu’à scotcher un stylo à sa main pour dessiner. Petit à petit, à force de persévérance, elle s’améliore. Elle s’inscrit même au Chicago Art Institute. C’est à cette époque qu’elle commence l’écriture de « Moi, ce que j’aime, c’est les monstres ». Elle mettra six ans à réaliser ce roman graphique de 800 pages, dont on n’a encore découvert que le « Livre Premier », et essuiera 48 refus avant de voir sa BD finalement acceptée par l’éditeur indépendant Fantagraphics aux Etats-Unis et ensuite par le petit éditeur Monsieur Toussaint Louverture pour sa version en français. Deux maisons d’éditions qui ne regrettent certainement pas leur choix, puisque depuis lors, le roman graphique d’Emil Ferris multiplie les récompenses et les réimpressions. Après avoir obtenu le Prix de meilleure BD de l’année de la part de l’Association des critiques de bande dessinée (ACBD), « Moi, ce que j’aime, c’est les monstres » fait partie de la sélection officielle du 46ème festival de la BD d’Angoulême, qui démarre le 24 janvier prochain. On n’a pas fini d’entendre parler de Karen et de ses monstres!

Une réflexion sur “Les vrais monstres ne sont pas ceux que l’on croit

  1. reveur357 dit :

    Surtout lorsque l’on sait qu’Emil Ferris a profité de cette sélection pour rafler le Fauve d’Or…

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