Le retour réussi d’un roman au parfum de scandale

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11 avril 2020 par matvano

J’irai cracher sur vos tombes (Jean-David Morvan – Rey Macutay – Rafael Ortiz – Scietronc – Editions Glénat)

Lorsque Lee Anderson reprend la gestion de la librairie de Buckton, une petite ville endormie du Sud des États-Unis, personne ne le connait. Mais cela ne dure pas: en quelques semaines à peine, il devient la coqueluche de tous les jeunes du coin. Il faut dire que ce grand gaillard plutôt bien bâti peut s’appuyer sur trois armes redoutables pour séduire les jeunes filles qui s’ennuient: un corps de rêve, de l’alcool et une guitare. Et comme il manie les trois avec un certain talent, il s’impose rapidement comme la principale attraction des après-midis de débauche au bord du lac avec sa bande d’adolescents avides de bourbon et de sexe. Comme Lee le souligne lui-même, « j’avais toutes les filles les unes après les autres, mais c’était trop simple, un peu écoeurant. Elles faisaient ça presque aussi facilement qu’on se lave les dents, par hygiène ». En réalité, Lee Anderson est loin de dire toute la vérité à ses nouveaux amis. Derrière sa façade de playboy, il cache un visage beaucoup plus sombre. Et même une autre couleur de peau, puisque malgré ses cheveux blonds, Lee est le fils d’une métisse. Ses deux frères ont d’ailleurs la peau beaucoup plus noire que lui. L’un d’entre eux a été lynché parce qu’il était amoureux d’une blanche. C’est pour cette raison que Lee est venu à Buckton: il veut venger la mort de son frère. Et pour l’instant, il cherche le bon moment pour mettre son plan à exécution. Sa rencontre avec Dexter, un jeune homme très riche, va lui offrir l’occasion qu’il attendait. Car Dexter lui ouvre les portes des soirées de la bonne société blanche. C’est là que Lee rencontre les soeurs Asquith, Lou et Jean, qui ne se doutent pas du piège fatal dans lequel elles viennent de mettre les pieds…

Boris Vian aurait eu 100 ans cette année. L’occasion pour les éditions Glénat de publier les adaptations en BD des quatre romans noirs écrits par l’écrivain jazzman sous le pseudonyme de Vernon Sullivan. Des livres très éloignés de l’univers poétique de « L’écume des jours », puisque leur style, qui s’inspire de celui de la littérature noire américaine, est particulièrement violent et cru, parfois même à la limite de la pornographie. C’est surtout le mythique « J’irai cracher sur vos tombes » qui vaut le détour. Pas seulement parce que c’est un roman provocateur qui dénonce le racisme ambiant dans le Sud des États-Unis, mais aussi et surtout parce que les anecdotes qui entourent ce livre ont elles-mêmes de quoi alimenter un roman. Tout d’abord, Boris Vian fait croire pendant plusieurs années qu’il n’est que le traducteur de ce livre, allant jusqu’à écrire lui-même une version en anglais. Ensuite, il est attaqué de toutes parts par les moralistes et les bien-pensants. Il est même poursuivi en justice, ce qui ne fait en réalité que doper les ventes de ce livre au parfum de scandale. En 1947, il est carrément accusé d’être un « assassin par procuration » à la suite de la découverte d’un exemplaire de « J’irai cracher sur vos tombes » à côté du cadavre d’une femme tuée par son amant. Cerise sur le gâteau: le 23 juin 1959, Boris Vian meurt dans la salle de cinéma où est projeté le film adapté de « J’irai cracher sur vos tombes ». Il déteste cette adaptation et avait demandé qu’on retire son nom du générique. Lorsque celui-ci apparaît quand même sur l’écran, l’écrivain s’écrie « Ah non! » et s’effondre… Dommage qu’il n’ait pas eu l’occasion de découvrir cette BD tirée de son roman, car celle-ci lui aurait sans doute plu bien davantage. Le scénariste Jean-David Morvan réussit un travail remarquable, en parvenant à conserver l’esprit et le ton du roman original, tout en le modernisant pour en faire un polar érotique efficace, sur fond de message social et racial. Une réussite liée aussi aux dessins, qui combinent finesse, précision et dynamisme. C’est plutôt classique, mais ça fonctionne à merveille pour mettre en scène une histoire qui se déroule dans l’Amérique de l’immédiat après-guerre. Les planches ont été réalisées par un trio de dessinateurs, mais ça ne se sent absolument pas, tant c’est parfaitement cohérent et maîtrisé. Au final, il s’agit donc d’un hommage réussi à ce roman culte. Mais attention: ni le livre ni la BD ne sont à mettre entre toutes les mains.

Une réflexion sur “Le retour réussi d’un roman au parfum de scandale

  1. N’étant pas un grand fan des adaptations de romans en bandes dessinées, je passerai donc mon chemin malgré tes louanges à l’égard de cet album.
    Au plaisir de te relire…

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