INTERVIEW – Pierre Alary: « La femme de Sorj Chalandon a pleuré en lisant ma BD »

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23 janvier 2018 par matvano

C’est l’une des BD les plus fortes de ce début d’année. Avec « Mon traître », Pierre Alary signe une adaptation particulièrement réussie du roman du même nom de Sorj Chalandon. A priori, cette histoire très poignante sur l’amitié inattendue entre un luthier parisien et l’un des leaders de l’IRA ne semblait pourtant pas taillée sur mesure pour Pierre Alary. Celui-ci a en effet commencé sa carrière comme animateur aux studios Disney de Montreuil, où il a travaillé sur des films comme « Le Bossu de Notre Dame », « Tarzan » et « Kuzco ». Et il s’est plutôt fait connaître ces dernières années en tant que dessinateur de bandes dessinées pleines de mouvement, notamment par le biais de la série d’aventures « Silas Corey », réalisée en collaboration avec Fabien Nury. Parisien de naissance, Pierre Alary vit à Bruxelles depuis de longues années. C’est là que nous l’avons rencontré, à deux pas du Cinquantenaire.

Comment avez-vous découvert le roman « Mon traître »?

En réalité, j’ai découvert ce livre il n’y a pas si longtemps, sur les conseils de ma compagne, qui l’avait lu quelques années auparavant. Comme elle, j’ai eu un énorme coup de cœur.

Vous avez tout de suite eu l’idée de l’adapter en BD?

Oui, c’est venu assez naturellement. J’ai été totalement séduit par l’écriture de Sorj Chalandon, qui est vraiment magnifique. A priori, l’univers de « Mon traître » est très loin de ce que je fais d’habitude en BD, et même de ce que j’aime faire. Mais cela faisait longtemps que j’avais justement envie d’aller sur un terrain un peu moins connu pour moi. Ce qui est étonnant, c’est qu’en lisant ce livre, je me suis rendu compte qu’il y avait une espèce de mécanique qui se mettait en place pour aboutir à une adaptation. Curieusement, je voyais les têtes, les dialogues et les séquences apparaître de manière assez naturelle dans mon esprit.

Dans le livre lui-même, qu’est-ce qui vous a convaincu?

Les mots bien sûr, mais surtout l’émotion liée au rapport entre les deux personnages principaux. Ce que je trouve intéressant, c’est cette recherche du père, qu’on retrouve dans tous les bouquins de Sorj Chalandon. On comprend pourquoi quand on lit « Profession du père ».

Il vous a fallu longtemps pour transposer le roman en scénario de BD?

Non, pas du tout. Je me suis d’ailleurs surpris moi-même, puisque je n’ai mis qu’un an pour terminer ce livre de presque 150 pages, alors que c’est le temps que je mets habituellement pour dessiner 60 pages sur base du scénario de quelqu’un d’autre. On peut donc dire que ça a vraiment coulé de source. Déjà en lisant le livre, le découpage se faisait naturellement. Et quand je l’ai mis en forme par après, tout s’est facilement mis en place. C’est vrai que j’ai bougé les séquences du livre pour donner au récit ma propre structure, mais par contre j’ai voulu garder les mots de Sorj Chalandon. Même si j’ai été les puiser dans différents chapitres du livre, en les coupant parfois ou en les changeant de place, j’ai vraiment voulu conserver ses mots à lui. Il n’y a pas un mot à moi dans cette BD.

Pourquoi avoir choisi de faire l’adaptation vous-même plutôt que de faire appel à un scénariste?

Parce que je voulais ce texte. Parce que je voulais mettre ces mots sur mes images. J’avoue que j’étais motivé aussi par l’idée de rencontrer Sorj Chalandon. Quand on voit sa carrière, quand on voit l’émotion qui transparaît à travers son écriture, on se dit que ça doit forcément être un mec bien. Il y avait donc chez moi cette envie de rencontrer l’auteur derrière les mots. Et je n’ai pas été déçu!

Comment a-t-il réagi quand vous lui avez montré votre adaptation?

Je lui ai montré ma version au moment où j’avais déjà fait tout le découpage en noir et blanc, parce que je ne voulais pas lui montrer au fur et à mesure. Il a tout de suite aimé. Il m’a dit qu’il y retrouvait tout et que ça lui allait. Du coup, ça m’a motivé et j’ai été très vite pour faire les couleurs. Elles aussi, je les voyais dans ma tête. Le seul truc qui a été vraiment difficile, finalement, c’est le dessin.

Pourquoi ça?

Parce que je voulais faire un dessin différent de ce que je fais habituellement. Pas d’effets de manche, pas d’effets d’encrage, pas de mouvement. Je voulais aussi adopter un style plus réaliste, ce que je ne sais pas bien faire. Du coup, j’ai été voir un peu chez Matthieu Bonhomme, par exemple, et je me suis inspiré de sa technique pour dessiner les yeux. En gros, je me suis mis à faire 150 pages de ce que je n’aime pas dessiner: des trucs contemporains, des types assis à des tables en train de se regarder, beaucoup de récitatif. Pour moi, c’était un cauchemar! Mais je voulais vraiment raconter cette histoire et pour ça, il fallait que je passe par là. Raté ou pas, je voulais que ce soit « Mon traître » à moi.

Est-ce que vous vous êtes rendu à Belfast pour préparer cet album?

Non, j’ai été sur Google Earth (rires). Comme il y a énormément de documentation disponible sur Internet, je n’ai pas eu besoin d’aller sur place pour découvrir les rues et m’imprégner des fantômes du passé. En plus, Sorj était là pour répondre à toutes les questions techniques. Il m’a donné des infos sur l’ordre des drapeaux, par exemple, ou sur les bagues, qui ont un sens différent selon qu’on les porte vers le cœur ou non. Il m’a raconté plein d’anecdotes. Il m’a notamment expliqué trois fois comment on donne une cigarette en Irlande. Du coup, je me suis dit que ça devait avoir une signification très importante pour lui. Quand il a vu que j’avais placé ce détail dans le bouquin, il était très content. D’ailleurs, quand il montre la BD à des gens, il leur dit: « vous voyez, c’est grâce à ce genre de détails qu’on a vraiment l’impression d’être là-bas ».

Justement, quelle a été la réaction de Sorj Chalandon quand il a eu la version finale de la BD entre les mains?

Le premier truc qu’il m’a dit, c’est: « ma femme a pleuré ». Ça m’a touché évidemment. D’autant plus qu’après, il m’a fait plein de compliments. Je crois que cette BD l’a aidé à se décharger un peu du poids de son histoire personnelle, comme ça avait été le cas précédemment pour l’adaptation du roman au théâtre. Aujourd’hui, il peut davantage voir cette histoire comme celle de quelqu’un d’autre. Antoine, le personnage principal, ce n’est plus forcément lui. Il a un autre visage que le sien.

La pièce de théâtre adaptée de « Mon traître », vous l’avez vue?

Non, pas encore, mais il paraît qu’elle est géniale. Je suis vraiment curieux de la voir, parce que je me dis que ça doit être une adaptation plus balèze que la mienne. La pièce de théâtre concentre effectivement le contenu de deux romans en 1h30, le tout en prison et avec seulement deux personnages. Contrairement à ma BD, cette pièce n’est pas seulement une adaptation de « Mon traître », mais aussi de « Retour à Killybegs », le roman dans lequel Sorj Chalandon raconte la même histoire, mais du point de vue du traître.

Ça vous tenterait d’adapter également « Retour à Killybegs »?

Je suis en train de le faire! A la base, je ne voulais pas, mais Sorj m’a fait comprendre que les deux romans sont indissociables. Comme l’éditeur était partant aussi, j’ai dit oui. Tant mieux, parce que ça me fait plaisir de continuer à passer du temps avec lui.

Et après, ça va continuer? Vous allez adapter d’autres de ses romans?

Non, pas du tout. Après ça, je vais refermer la parenthèse « films d’auteur ». J’ai envie de redessiner des choses plus dynamiques. Cette année, je vais d’ailleurs faire le grand écart puisqu’en mai, je vais publier un « Conan », avec Jean-David Morvan au scénario. C’est Glénat qui a eu l’idée de lancer une nouvelle collection autour du personnage de Conan, avec 10 équipes différentes de dessinateurs et de scénaristes qui vont tous sortir une histoire basée sur le personnage créé par Robert Ervin Howard.

Qui sont les auteurs de BD qui vous influencent?

J’ai grandi avec l’école américaine des années 70. Notamment Bernie Wrightson ou Richard Corben, pour qui j’ai d’ailleurs voté pour le prochain Grand Prix du festival d’Angoulême. Franchement, si lui n’est pas président du festival à un moment donné, je me dis qu’il faut arrêter ce métier! Un autre de mes grands maîtres, c’est Denis Bodart, que j’ai découvert plus tard et qui est pour moi un vrai génie, même si malheureusement, il ne publie quasiment plus rien depuis des années. C’est d’ailleurs devenu un bon copain.

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