L’étrange histoire de la femme sans voix et de l’homme-corbeau

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31 janvier 2018 par matvano

L’homme gribouillé (Serge Lehman – Frederik Peeters – Editions Delcourt)

Paris est sous eau. Cela fait des semaines qu’il pleut sans discontinuer. Mais Betty Couvreur n’en a cure. Assise au bar d’un bistro, cette quadragénaire un peu désabusée est de méchante humeur. Une fois de plus, elle est victime d’une crise d’aphasie. A chaque fois que quelque chose l’angoisse, Betty perd momentanément l’usage de la parole. Seul le magicien Paul est capable de lui rendre sa voix, grâce à des séances d’hypnose. Pourquoi ces crises? Sans doute sont-elles liées au fait que Betty a du mal à trouver sa place parmi les fortes femmes de sa famille. Sa mère Maud, 75 ans, est une auteure à succès. Tout le monde connaît ses romans pour enfants, qui se sont imposés au fil des ans comme des classiques de la littérature. Véritable légende vivante, Maud Couvreur est entourée d’un voile de mystère, notamment parce qu’elle refuse d’accorder la moindre interview ou de se faire prendre en photo. Quant à Clara, la fille de Betty, c’est une lycéenne brillante et solaire, qui semble avoir hérité de la fabuleuse imagination de sa grand-mère, ainsi que de sa force de caractère. Betty a donc de quoi être jalouse, aussi bien de sa mère que de sa fille. Mais tout cela devient secondaire lorsque Maud est victime d’un AVC dans son sommeil. Quasiment au même moment, un inquiétant personnage nommé Max Corbeau, un être maléfique mi-homme mi-oiseau, sonne à la porte de l’appartement de Maud et demande de manière très insistante à Clara de lui remettre un paquet. De quoi parle-t-il? Et pourquoi une enveloppe au nom de Max contenant 10.000 euros se trouve-t-elle dans le coffre de la grand-mère? Pour le découvrir, Betty et Clara se lancent dans une enquête improbable. De fil en aiguille, leur voyage initiatique sur les traces de Maud les mène jusqu’à La Roche-Maugris, un petit village abandonné du Doubs où se produit tous les trente ans un phénomène extraordinaire.

Décidément, Frederik Peeters poursuit son parcours sans-faute. Il y a deux ans, le dessinateur suisse, qui s’était fait connaître avec des albums tels que « Pilules bleues » et « Lupus », avait déjà placé la barre très haut en publiant « L’odeur des garçons affamés », un formidable western sensuel écrit par Loo Hui Phang. Avec « L’homme gribouillé », il prouve qu’il est capable de maintenir ce même niveau d’excellence, tout en changeant à la fois de registre, de siècle et de scénariste. Ce qui est remarquable avec Frederik Peeters, c’est qu’il surgit toujours là où on ne l’attend pas. C’est à nouveau le cas avec « L’homme gribouillé ». Il faut bien le reconnaître: l’histoire de plus de 300 pages imaginée par le scénariste Serge Lehman est aussi étrange que totalement impossible à résumer. A priori, on pourrait même dire qu’il s’agit d’une sorte de fourre-tout mélangeant des éléments fantastiques, psychologiques, historiques, voire même climatiques, le tout saupoudré d’une bonne dose d’action et de suspense. Mais en réalité, cela n’a aucune importance de chercher à ranger cette BD dans une catégorie ou dans une case. Ce qui compte avant tout, c’est que cette histoire est tellement bien racontée et mise en scène qu’on se laisse totalement embarquer par l’intrigue et par l’ambiance. La recette fonctionne à merveille, même si les ingrédients sont plutôt inattendus. Tour à tour, on est effrayé, ému, émerveillé. Ce sont surtout deux éléments qui expliquent cette réussite. Premièrement, les personnages féminins, qui jouent un rôle central dans cette histoire et qui font preuve d’un caractère et d’une force hors du commun. Deuxièmement, les dessins envoûtants de Frederik Peeters. Véritable virtuose du noir et blanc, celui-ci parvient à tout dessiner avec une aisance déconcertante. Avec « L’homme gribouillé », Serge Lehman et Frederik Peeters signent un roman graphique aussi réussi que passionnant, digne des meilleurs « graphic novels » américains.

Une réflexion sur “L’étrange histoire de la femme sans voix et de l’homme-corbeau

  1. L’excellente surprise de ce début d’année. Un chef d’œuvre.

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