INTERVIEW – Zep: « Cela devient de plus en plus compliqué pour moi de faire Titeuf »
Poster un commentaire1 Mai 2026 par matvano

Cela fait quelques années maintenant que Zep alterne les albums de « Titeuf » avec des romans graphiques plus adultes, dans lesquels il explore des nouveaux univers et d’autres manières de dessiner. Ces « one-shots » offrent à l’auteur suisse une respiration par rapport à son célèbre petit garçon à la mèche blonde, dont les albums se sont déjà vendus à plus de 20 millions d’exemplaires. Dans « Tourner la page », qui vient de paraître aux éditions Rue de Sèvres, Zep imagine l’histoire de Lambert Delville, un écrivain sur le retour. Celui-ci n’a plus aucune inspiration, ses derniers romans ne se vendent plus et sa compagne vient de le plaquer pour un écrivain plus vendeur que lui. Mais de manière inattendue, sa popularité va subitement remonter en flèche lorsqu’il disparaît tragiquement à bord de son voilier dans la mer Egée. En mourant, il redevient tout à coup un grand auteur admiré de tous et les ventes de ses livres s’envolent. Sauf qu’en réalité, Lambert Delville n’est pas mort!
Comment est né ce projet?
Cette idée m’est venue il y a déjà quelques années. Je l’avais mise dans un dossier dans lequel je rassemble des ébauches d’histoires, souvent juste des fragments de dialogue, que je laisse ensuite mariner. De temps en temps, je vais piocher dedans. Je suis retombé sur cette histoire il y a un peu plus d’un an et tout à coup, elle a fait écho avec ce que j’avais envie de faire. Le fait de vouloir fuir sa vie et tout recommencer ailleurs, je crois que c’est une idée qui a déjà traversé la tête d’à peu près chaque être humain. A la base, j’avais écrit ce scénario pour un projet de film, qui devait être une comédie. Mais comme souvent dans le cinéma, je n’en ai plus entendu parler par la suite. En le relisant, je me suis dit que ça ferait plutôt un super polar. Je l’ai donc réécrit dans cette optique, en ajoutant une fin qui en faisait davantage un conte moral, ce qui n’aurait pas fonctionné au cinéma. J’aimais bien cette idée de la chute d’un héros. Avec dans ce cas-ci, la dimension supplémentaire que ce héros est mort, mais qu’il peut quand même voir ce que les gens disent de lui.
C’est un de vos fantasmes, ça? Vous aimeriez savoir ce que les gens diront de vous après votre mort?
Non, pas tellement. Je préférerais ne pas savoir.
« Tourner la page » est une histoire qui va dans pas mal de directions. Est-ce que vous avez mélangé votre scénario initial avec d’autres récits qui traînaient dans vos tiroirs?
Non, tous les éléments figuraient déjà dans le premier projet. Ce qui m’a convaincu en relisant ce scénario, c’est le fait que j’avais envie de faire un album à l’aquarelle. Le fait d’avoir une histoire qui se passe en grande partie en mer et sur des îles me semblait assez propice à tester cette nouvelle technique.
Le point de départ, c’était donc votre envie graphique?
Oui, absolument. Pour que je me lance dans une bande dessinée, il faut qu’il y ait une envie graphique. Si c’est un super scénario mais que je ne ressens pas d’appétence pour ce que je vais devoir dessiner, je préfère le confier à un autre dessinateur.
Par rapport à vos précédents one-shots, il y a beaucoup plus de couleurs dans cet album. Pourquoi ce choix?
Il est vrai que pour mes autres récits de ce type, j’ai toujours utilisé des couleurs numériques et j’ai travaillé en bichromie. C’est quelque chose d’assez austère au niveau de la mise en couleur. Cela faisait longtemps que j’avais envie de travailler à l’aquarelle, mais je ne trouvais pas vraiment le bon thème pour le faire. « Ce que nous sommes », mon one-shot précédent, était une histoire d’anticipation. Pour moi, dessiner des décors du futur à l’aquarelle, cela ne fonctionnait pas trop. D’où le choix des couleurs numériques pour cet album-là. Pour « Tourner la page », par contre, c’était clairement la bonne histoire pour le faire parce que mes carnets de dessins à l’aquarelle sont remplis de dessins réalisés sur des îles, notamment en Bretagne et dans la mer Égée.
Vous aimez faire du bateau?
Non, pas particulièrement. Je ne sais d’ailleurs pas faire du bateau moi-même, mais ça m’arrive souvent de me retrouver sur des bateaux, de faire du cabotage. Je trouve que c’est assez fantastique de découvrir des lieux comme ça.
Est-ce que vous aviez des comptes à régler avec le monde de l’édition?
Disons que c’est un monde que je connais bien depuis plus de 30 ans, et dans lequel il y a des personnages assez gratinés. Beaucoup de lecteurs me parlent du personnage de l’éditrice en me disant à quel point elle est cruelle. En réalité, je la trouve plutôt sensée. Je trouve qu’elle remet bien en place ce Lambert Delville, qui agit comme un enfant capricieux. Il veut qu’on continue à s’intéresser à lui alors qu’il n’est visiblement plus tellement intéressant. Et puis c’est quand même naïf de sa part de croire qu’un éditeur n’a qu’un auteur dont il doit s’occuper. Il n’est qu’un nom parmi d’autres. En tant qu’écrivain, on est un objet de mode, qu’on le veuille ou non. C’est un mot qui ne fait pas plaisir à la plupart des auteurs, mais il faut reconnaître qu’il y a des périodes où les gens s’intéressent à votre travail, si vous avez de la chance, et d’autres périodes où ils vont s’intéresser à des choses différentes, et donc un peu moins à vous.
Françoise Mayert, l’éditrice dans votre BD, elle vous a été inspirée par vos propres contacts avec des éditeurs?
Oui bien sûr, j’ai rencontré certains éditeurs, surtout des hommes, qui tenaient ce genre de discours. Des éditeurs qui ne sortent pas de leur bureau, sauf pour aller faire des déjeuners, et qui se montrent très cyniques par rapport à leurs auteurs, j’en ai rencontré pas mal. Cela dit, depuis quelques années, il y a beaucoup plus d’éditrices dans la bande dessinée. En l’occurrence, j’ai une éditrice pour ce projet, et elle ne ressemble pas du tout à mon personnage. C’est vraiment une éditrice de terrain, qui travaille au quotidien avec ses auteurs. Malgré tout, je trouve que l’éditrice dans mon histoire dit des choses assez sensées sur le monde de l’édition. C’est aussi un business, un monde de commerce. Ce n’est donc pas absurde de vouloir vendre des livres et d’avoir un certain discernement quant à leur capacité d’être vendus. Des fois, il ne faut pas hésiter à dire clairement aux auteurs quand ils sont devenus des has-beens.
Vous avez dit que vous vouliez faire un film comique à la base. Le contraste entre le discours de l’éditrice avant et après la mort de l’écrivain est quand même très comique, non?
C’est vrai que j’ai gardé beaucoup de dialogues comiques, notamment celui où l’éditrice dit à Lambert Delville que son roman n’est pas du tout un récit initiatique, mais qu’il s’agit de 200 pages d’une longue geignardise, et que lui répond très sérieusement: « je peux raccourcir ». Ça, c’est vraiment un réflexe d’auteur. Parfois, on ne se rend pas compte que c’est juste raté et que la meilleure chose à faire est de tout jeter et de recommencer.

Forcément, vous connaissez très bien le monde de la bande dessinée. Mais êtes-vous également familier avec le monde de la littérature?
Je le connais moins bien, mais je le connais quand même pas mal parce que j’ai fait beaucoup de salons et beaucoup d’émissions littéraires. Et puis, j’ai quand même publié un livre chez Gallimard. Sans oublier que j’ai été marié pendant huit ans avec une romancière, ce qui m’a permis de participer à pas mal de dîners avec des gens de la littérature, pour le meilleur et pour le pire. Souvent le pire. (rires) Bien sûr, on rencontre aussi des gens super dans le monde de la littérature, mais je trouve que c’est un milieu où on monte d’un cran au niveau de l’ego par rapport au monde de la bande dessinée.
Ecrire un roman, c’est quelque chose qui vous tenterait un jour?
Non, pas du tout. Si j’écris tout le temps des histoires, c’est parce que je trouve ça cool de pouvoir les dessiner, mais je ne pense pas que continuerais à écrire si je perdais la faculté de dessiner.
Votre Lambert Delville, il est inspiré par des auteurs en particulier?
Pas particulièrement, non. Fatalement, j’ai mis des parties de moi dans ce personnage. Il est habité par des sentiments qu’il m’arrive aussi de ressentir. Mais pour être honnête, je trouve que c’est un peu un con, en tout cas au début de l’histoire. Par la suite, il s’humanise davantage. Quand on fait vivre des personnages, on utilise tous les côtés de notre personnalité pour les nourrir, même des côtés où on est des cons, nous aussi. Cela n’empêche pas que je l’aime bien, ce Lambert, tout comme j’aime bien son éditrice et même son assistant. Ce sont tous des personnages que j’ai aimé faire vivre.
Jan Poldis, l’assistant de Lambert, a pourtant un côté un peu inquiétant…
Oui, mais en même temps, je comprends ce personnage. J’aurais pu être comme lui, moi aussi, parce que j’ai été fan de gens que j’aurais rêvé d’assister. Et puis, en tant qu’auteur, je pense qu’on peut tout à fait se comporter de manière très indélicate parce qu’on pense que c’est tellement une chance pour les gens de nous aider que dans le fond, on n’a pas vraiment besoin de les remercier quand on leur pique leurs idées. Il faut dire que la frontière est ténue, quand même. Imaginons qu’on discute et que vous me disiez « Et si ton personnage, il s’appelait Titeuf? ». A ce moment-là, je dirais sans doute: « Ah oui, c’est rigolo! » Sauf qu’il y a quand même certains cas où il faut rendre la paternité des idées aux gens qui les ont eues.
Vous-même, vous travaillez avec des assistants?
Non, je n’en ai jamais eu. C’est compliqué en bande dessinée. Je crois que j’aurais du mal. Mais c’est quelque chose qui se fait beaucoup au Japon, par exemple. C’est quelque chose qui se faisait beaucoup aussi en Belgique à une certaine époque. Il y avait des grands studios. Beaucoup d’auteurs ont été formés dans le studio de Peyo par exemple, ou dans celui de Hergé. En Suisse, les auteurs travaillent vraiment de manière isolée, nous sommes chacun de notre côté. En ce qui me concerne, c’est très rare que j’aie eu des stagiaires qui viennent travailler à côté de moi pendant un moment parce que j’apprécie vraiment le fait d’être tout seul. Je n’aime pas tellement avoir des gens avec moi dans mon atelier.
Est-ce qu’il faut être mort pour être reconnu en tant qu’auteur? C’est un peu la question que pose votre BD.
C’est seulement quand vous êtes mort que vous êtes pleinement reconnu pour votre œuvre. Tant que vous n’êtes pas mort, vous pouvez avoir du succès, vous pouvez avoir de la reconnaissance, vous pouvez avoir de la notoriété, mais il y a toujours un petit doute, car on est tous capables de faire encore des fautes de goût, et donc de n’être pas complètement un grand artiste, tant qu’on est vivant. Pour que l’œuvre soit bouclée, il faut être mort. Moi, ce n’est pas du tout quelque chose qui m’obsède. Je trouve hyper agréable d’être reconnu de mon vivant. Mais quand je ne serai plus là, si ma notoriété disparaît après une semaine, franchement je m’en fous un peu. Je ne crois pas à la vie après la mort comme Lambert qui est sur son île et qui peut regarder ce qu’on dit de lui. Cela dit, si on pouvait le faire, je trouverais évidemment ça assez rigolo.
La mort a quand même des effets étonnants sur un artiste. Car le livre de Lambert Delville, qui est considéré comme très médiocre de son vivant, devient un best-seller une fois qu’il a disparu…
Pour être honnête, je pense que les best-sellers, les prix Goncourt, il y a beaucoup de gens qui les achètent et qui ne les lisent pas. Il y a un moment où les médias s’emparent d’un artiste en disant que c’est le plus grand. Tout le monde va s’accorder à croire à ça pendant quelques jours ou quelques semaines. Et puis après, on passe à autre chose. Mais pour ceux qui sont obsédés par la trace qu’ils vont laisser, il s’agit de ne pas rater sa sortie. Il ne faut pas mourir le même jour que quelqu’un de plus connu que vous, par exemple, sinon c’est foutu. On pense tous à Jean d’Ormesson, qui avait imaginé son cortège funéraire au Panthéon, mais hélas, Johnny Hallyday est mort le même jour que lui.
C’est un livre qui parle aussi de la perte d’inspiration. Est-ce que c’est quelque chose qui vous arrive de temps en temps?
Non, je n’ai jamais été confronté à cette fameuse angoisse de la page blanche. C’est un truc qui ne m’est jamais arrivé depuis que je fais ce métier. Par contre, l’inspiration est un moteur qu’il faut entraîner. Si on le fait bien, il y a toujours des histoires qui viennent, même si elles ne sont pas toujours bonnes. L’exercice de sortir une histoire de sa tête, j’ai l’impression que c’est devenu comme une respiration pour moi. Peut-être qu’un jour je n’y arriverai plus, mais pour l’instant je n’imagine pas que ça pourrait être le cas. Je pense que j’arriverai toujours à sortir des histoires, même si elles ressemblent à ce que d’autres ont déjà fait ou à ce que j’ai déjà fait moi-même. Il est possible que je devienne un peu gâteux et que je me mette à répéter les mêmes choses. (rires)
C’est quoi le secret pour créer une bonne histoire?
Je crois que pour arriver à une bonne histoire, il faut d’abord sortir un certain nombre d’autres histoires qui ne sont pas terribles. Et celles-là, il faut les jeter. Idéalement, il faut s’en rendre compte soi-même, ou alors il faut travailler avec un éditeur qui vous aide à faire le tri. Le risque, c’est de penser à un moment donné que tout ce qu’on fait est bon. Quand c’est le cas, on n’écoute plus son éditeur ou, pire encore, votre éditeur n’ose plus vous dire quand ce n’est pas bon. Dans ma carrière, j’ai vu beaucoup d’auteurs à succès qui ont travaillé pendant des années avec un éditeur plus âgé. Or, quand cet éditeur prend sa retraite, c’est souvent un éditeur junior qui reprend ses auteurs. Et dans beaucoup de cas, ce petit nouveau n’ose rien dire à ses auteurs vedettes parce que ce sont eux qui font vivre la maison d’édition. Et c’est une erreur, parce que je pense qu’un bon éditeur doit pouvoir dire à un auteur: « là, il faudrait recommencer ton histoire ». C’est pour ça qu’il y a parfois des albums vachement moyens qui sont publiés, parce que personne n’a osé dire à l’auteur que sur ce coup-là, il a été mauvais.
Pour vous, c’est mieux de travailler toujours avec le même éditeur ou alors d’en changer régulièrement?
Je pense qu’il faut avant tout trouver la bonne personne. En ce qui me concerne, j’ai travaillé pendant 25 ans avec le même éditeur pour tous mes albums. Il était d’ailleurs devenu mon agent. Et puis un jour, il m’a dit qu’il prenait sa retraite. J’ai été pétrifié, je ne savais pas comment j’allais faire. J’avais surtout travaillé avec lui sur Titeuf, depuis le début de la série. Il m’a aidé sur plein de trucs parce qu’il avait vraiment une vision de ce que pouvait devenir un personnage comme Titeuf. Sans vraiment arriver à mettre beaucoup de mots dessus, il savait ce qui allait marcher ou pas. Donc parfois, il me disait de couper ou changer quelque chose. Je ne comprenais pas toujours pourquoi, mais je le faisais à chaque fois parce que je lui faisais une confiance quasi aveugle. C’était vraiment un très bon éditeur. C’est aussi lui qui a trouvé « Lou » de Julien Neel. La première fois qu’il m’a montré des dessins de Julien Neel, il m’a demandé ce que j’en pensais et je me souviens que je lui avais répondu que je ne trouvais pas ça terrible. Mais il m’a dit « Peut-être que ça, c’est pas terrible, mais le gars qui dessine ça, il va faire un truc génial. » Et il avait raison! Je crois qu’il a vu chez Julien quelque chose que même Julien ne percevait pas. Il l’a vraiment aidé à aller dans la bonne direction comme il l’avait fait avec moi. Du coup, quand il a pris sa retraite, j’étais hyper embêté. D’ailleurs, le premier éditeur que j’ai eu après lui chez Glénat, qui était quelqu’un d’extrêmement gentil et probablement très compétent, je lui ai dit au bout de six mois qu’on n’allait pas pouvoir faire un livre ensemble. Tout simplement parce qu’il trouvait génial tout ce que je proposais.

Vous préférez un éditeur qui vous dit quand quelque chose n’est pas bon?
Oui, moi je préfère travailler comme ça. Mais il y a d’autres auteurs qui fonctionnent différemment. Un gars comme Lewis Trondheim, par exemple, il n’aime pas faire 12 versions d’un truc. Il fait une seule version, à laquelle il a bien réfléchi, et puis il passe à autre chose. Donc si un éditeur lui dit que ce n’est pas bon, il prend son projet sous le bras et il le vend à quelqu’un d’autre. Il y a des auteurs qui, avec les années, n’ont plus autant d’idées, et qui ont tendance à se répéter un peu. Dans ces cas-là, c’est difficile d’entendre quelqu’un qui vous dit: « Je crois que là, vous êtes un peu en-dessous de ce que vous faites habituellement. » Ce genre de moment est forcément assez désagréable à vivre, même si ça nous arrive à tous. Mais j’ai déjà vu des auteurs qui ne veulent pas entendre la moindre remarque et qui ont demandé qu’on les change d’éditeur parce que celui-ci avait osé leur dire quelque chose. Evidemment, ça dépend de la personnalité des auteurs. Chacun a un peu sa manière de faire.
Dans « Tourner la page », il y a énormément de contrepieds. Vous vous amusez à jouer un peu avec vos lecteurs?
Oui, ça correspond aux codes des polars, qui sont souvent des récits plus serrés. Dans les récits d’anticipation, par exemple, il y a davantage de moments où on peut s’étaler un petit peu. Dans le polar, il y a un rythme à garder, il faut des rebondissements. Il ne faut pas que l’histoire piétine. C’est pour ça que j’ai beaucoup réécrit. Pour « Tourner la page », j’ai fait 17 versions du storyboard.
C’est beaucoup ça, non? Comment expliquer qu’il y ait eu tellement de versions différentes?
Pour moi, l’écriture du récit est vraiment l’étape où le livre se fait. Une fois que le storyboard est terminé, je m’assieds à ma table et je dessine. C’est la partie la plus facile. Quand il s’agit du storyboard, par contre, il y a beaucoup plus d’enjeu. Tant qu’on n’a pas cette partie-là, on n’a pas le bouquin.
Vous avez dit que vous aviez écrit ce projet pour le cinéma à la base. Est-ce que vous pensez que cette histoire pourrait encore devenir un film? On sait que le cinéma pioche beaucoup du côté de la bande dessinée.
Le cinéma a beaucoup pioché, mais en ce moment il ne pioche plus trop parce qu’il y a beaucoup moins de productions qu’avant. Pour tout vous dire, j’ai une bonne partie de mes livres qui sont sous option pour des adaptations, mais 99 fois sur 100, une option reste une option et ça en reste là. La partie la plus compliquée dans un film est encore et toujours de monter le budget. Dans quasiment tous les cas, les producteurs pensent qu’ils vont y arriver, mais ils n’y arrivent pas. Ils ont acheté votre bouquin pour 5 ans, puis vous le rendent après 5 ans. « The End », ça fait 3 fois qu’il part en option chez des producteurs, mais ça n’a jamais abouti. Quant à « Happy Sex », il est sorti il y a 17 ans, et ça fait 17 ans qu’il est sous option.
Travailler dans le cinéma, c’est quelque chose qui vous intéresserait?
Non pas du tout, même si j’adore aller au cinéma. Au lieu de consacrer cinq ans de ma vie à faire un film, je préfère largement utiliser ce temps pour faire cinq livres.
Et votre prochain projet, ce sera quoi? Un Titeuf ou à nouveau un one-shot?
Je pense que ce sera un Titeuf, même si je n’ai pas encore commencé. J’aime bien alterner entre Titeuf et mes autres projets. Par ailleurs, pendant que je faisais « Tourner la page », j’ai également travaillé sur un nouveau « Captain Biceps » avec Tébo. Mais ça, ce sont presque des vacances pour moi. Comme je ne suis que scénariste sur cette série, c’est beaucoup moins de travail. Pour Titeuf, par contre, ça devient de plus en plus compliqué parce que c’est devenu plus difficile qu’avant de raconter des histoires avec des enfants sans être complètement accaparé par les téléphones. J’écris beaucoup avec la dynamique des dialogues entre les personnages, des copains dans la cour de récré qui se mettent à théoriser sur un sujet. Aujourd’hui, les enfants théorisent que dalle dans la cour de récré, ils sont tous sur leur téléphone. Et s’ils se posent une question, ils la posent à ChatGPT, qui leur répond. Donc il y a moins cette dynamique de l’imaginaire qui part dans tous les sens. Et dessiner des enfants qui sont tout le temps les yeux rivés sur leur téléphone, ça me déprime un petit peu.
Heureusement, il y a de plus en plus d’écoles qui interdisent le téléphone…
Oui, c’est vrai, on commence effectivement à resserrer un peu la vis, voire même à interdire. Avec mes enfants, j’ai connu le début des portables à l’école et à l’époque, on ne savait pas comment réagir parce que cet objet envahissait tout, même dans les classes. Avant, j’avais mon atelier qui donnait sur une cour d’école et à l’heure de la récré, même avec la fenêtre fermée, c’était difficile de se parler dans la pièce tellement ça faisait du bruit. Maintenant, je pense que c’est devenu beaucoup plus calme. Ils sont tous sur leur téléphone. Il y en a peut-être un qui court de temps en temps, mais c’est parce qu’il a oublié son téléphone.
Du coup, vous pensez que votre prochain album pourrait être le dernier Titeuf?
Non, parce que je ne suis pas sûr que ça va rester comme ça pour toujours. Ce sont des phases. Honnêtement, je ne pense pas qu’on va rester silencieux avec un téléphone pendant les 20 ans qui viennent. Mais c’est vrai que le Titeuf auquel je vais m’attaquer maintenant s’annonce un peu plus compliqué à faire que les autres. Titeuf est une bande dessinée contemporaine, mais c’est du contemporain depuis 30 ans, donc forcément il faut le faire évoluer. C’est ce qui s’est passé aussi avec Tintin. Quand il s’est mis à porter des jeans, tout le monde a hurlé « oh mon Dieu, ce n’est plus Tintin ». Hergé s’était dit à juste titre que les pantalons de golf étaient dépassés, mais finalement tout le monde avait envie que Tintin garde les mêmes habits. De la même manière, je pense que personne n’a vraiment envie que Titeuf se mette à avoir un téléphone portable. Mais dans le même temps, il faut quand même raconter des histoires qui ne sonnent pas complètement années 1990.
Il y a 10 ans, vous disiez déjà que vous commenciez à vous éloigner de l’enfance parce que vos enfants grandissaient…
En 2016, mes enfants entraient effectivement dans la pré-adolescence et l’adolescence. Ils s’éloignaient donc de Titeuf. Là, on peut dire qu’ils l’ont quitté depuis longtemps. Mais avec le recul, je me rends compte que ça n’a jamais été tellement mes enfants qui ont inspiré Titeuf puisque j’ai imaginé ce personnage avant d’avoir des enfants. En réalité, il s’agit davantage de mon enfant intérieur.


