David Sala réussit l’exploit de réinventer Frankenstein

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20 Mai 2026 par matvano

Frankenstein (David Sala – D’après Mary Shelley – Editions Casterman)

« Où es-tu, démon? Montre-toi! Viens, tue-moi si tu l’oses! » Errant dans un paysage de glace, Victor Frankenstein hurle comme un possédé, sans qu’on sache très bien à qui il s’adresse. Regard vitreux, visage barbu, il a basculé dans une forme de folie et ne rêve que d’en découdre une bonne fois pour toutes. A mille lieues du jeune scientifique prometteur qu’il était quelques années auparavant, Victor est méconnaissable depuis que sa créature s’est retournée contre lui. Désormais, la confrontation finale avec cet être monstrueux auquel il a insufflé la vie lui semble être la seule issue possible. Mais qui est le véritable monstre dans cette histoire? Alors qu’il regarde sa vie en face et qu’il sent que la fin est proche, Victor se rappelle de ses moments d’insouciance, lorsqu’il était encore un jeune ambitieux à l’âme légère. Porté par l’amour des siens, en particulier celui de sa chère soeur Elizabeth, il poursuit dès l’âge de 17 ans des études brillantes à l’université d’Ingolstadt. Sa passion pour la science est tellement dévorante que Victor devient rapidement le disciple du professeur Waldman, qui ne peut cacher son admiration devant cet étudiant acharné qui passe toutes ses nuits dans un laboratoire, avec l’ambition de repousser toujours plus loin les limites de la connaissance. Mais à force d’explorer les mystères de la chimie, Victor finit par se passionner pour le plus grand mystère entre tous: celui de la vie. Bravant les interdits, il récupère des morceaux de cadavres dans des cimetières pour s’atteler dans le plus grand secret à la création d’un être humain. « Une espèce nouvelle qui me vénérerait comme son créateur », s’enflamme le jeune homme, tellement habité par sa mission qu’il ne se rend pas compte à quel point celle-ci est sacrilège. C’est seulement au moment où il insuffle la vie à cette créature gigantesque, après des mois de travaux, qu’il se rend immédiatement compte de son erreur tragique. Dès que cet étrange patchwork humain pose les yeux sur lui, Victor est envahi par la terreur et fuit son laboratoire à grandes enjambées. Lorsqu’il revient sur les lieux le lendemain la matin, la créature a disparu. Le jeune scientifique est soulagé, mais il ne se rend pas compte que son monstre, né dans un laboratoire, est condamné à l’errance éternelle car il est rejeté partout où il passe. Jusqu’au jour où la créature rencontre une main tendue, une jeune fille au cœur pur, un ange de douceur et de tendresse. Hélas, cette lumière dans les ténèbres ne va pas tarder à s’éteindre à son tour, car la foule se retourne violemment contre la bienfaitrice du monstre de Frankenstein. Désormais, plus rien ne peut arrêter le déchaînement de la rage et de la vengeance…

Après « Le joueur d’échecs » et « Le poids des héros », deux chefs d’oeuvre ayant marqué les esprits de nombreux bédéphiles, David Sala est de retour avec une nouvelle version de « Frankenstein ». Un sacré défi à relever, dans la mesure où on ne compte plus les adaptations du roman ultra-célèbre de Mary Shelley. Depuis sa première parution en 1818, celui-ci a véritablement été mis à toutes les sauces, que ce soit au théâtre, au cinéma, à la télévision, dans le jeu vidéo ou en bande dessinée. A priori, tout a donc déjà été dit sur le sujet. Mais de manière surprenante, l’auteur français parvient, avec tout le talent qu’on lui connaît, à réinventer une nouvelle fois le monstre de Frankenstein dans sa version BD, en innovant tant sur le plan scénaristique que sur le plan graphique. Dans son adaptation, David Sala ajoute notamment deux nouveaux éléments qui fonctionnent particulièrement bien. Le premier, c’est l’intégration dans son récit d’une jeune fille au coeur pur, qui n’apparaît pas dans l’histoire originale de Mary Shelley et qui est la seule à offrir un peu de réconfort et d’amour à la créature. Dans ses planches, Sala joue habilement sur le contraste entre la grisaille de la ville et la chaleur lumineuse de la maison où habite la jeune fille. Du coup, quand cette femme pleine d’humanité et de bonté disparaît brutalement en raison de la violence des hommes, plus rien n’empêche l’être expérimental créé par Victor Frankenstein de devenir ce que les autres veulent qu’il soit, à savoir un monstre sanguinaire. C’est bel et bien la perte de cette femme qui métamorphose le désir de vivre et d’aimer de la créature en rage de détruire et en pulsion de mort. « Le regard de la créature est extrêmement émouvant », souligne David Sala. « Ce n’est pas un monstre en fait, c’est le regard des autres qui le rend monstrueux. » Le second élément innovant ajouté par l’auteur à l’histoire de Mary Shelley est ce grand manteau que l’on voit sur la couverture de l’album. Confectionné par la jeune femme qui recueille la créature, ce patchwork d’étoffes représente évidemment un parallèle étonnant avec le patchwork de morceaux humains assemblé par Victor Frankenstein. « Ainsi étoffée, la créature se dresse à pied d’égalité avec son créateur », précise David Sala. Et puis, il y a le fait que ce manteau semble sorti tout droit d’un tableau de Gustav Kimt. Ce qui nous amène forcément au principal atout de cet album, à savoir son incroyable force graphique. Chacune des cases de cet album est un enchantement. Au fil des planches, la somptuosité du traitement graphique nous transporte dans un imaginaire hors du temps. L’esthétique sublime des planches de David Sala se situe quelque part entre Klimt et l’expressionnisme, ce qui contribue clairement à la réinvention réussie du récit d’épouvante de Mary Shelley. Du grand art!

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