Sous l’emprise du portrait du grand-père

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5 février 2022 par matvano

Le poids des héros (David Sala – Editions Casterman)

Les deux grands-pères de David Sala étaient des héros de la guerre et de la résistance. Tous deux étaient des républicains espagnols qui se sont opposés à la dictature de Franco. Josep, son grand-père paternel, a combattu pour la liberté lors de la guerre d’Espagne avant de rejoindre un groupe de résistants en France pendant la Seconde guerre mondiale et de participer à plusieurs actions de guérilla visant les troupes nazies et leur matériel de guerre. Quant à Antonio, son grand-père maternel, il a lui aussi fait partie de l’armée républicaine, ce qui lui a valu d’être condamné à mort par Franco. Après avoir fui l’Espagne, il est capturé par les Allemands dans les dunes du camp retranché de Dunkerque puis déporté au camp de concentration de Mauthausen, où il passe quatre longues années. Revenu brisé de la guerre, il met un point d’honneur à mourir après Franco. Grâce à sa détermination implacable, Antonio s’éteint six mois après le dictateur espagnol, au milieu des années 70. Evidemment, quand on vit ce genre d’événements en étant enfant, on ne peut qu’être impressionné par de tels récits héroïques. Pour le petit David, cet héritage dramatique était d’autant plus palpable qu’il était fasciné par un portrait de son grand-père Antonio. Ce tableau, accroché au mur près du piano dans la maison de ses grands-parents, avait été réalisé par un prisonnier antifasciste allemand au camp de Mauthausen et avait été caché sous terre pendant des années avant d’être récupéré à la libération du camp en 1945. C’est une peinture d’une tristesse terrible, sur laquelle on voit un homme au regard perdu. Quand il était petit, David Sala avait l’impression que son grand-père lui parlait à travers ce portrait. Forcément, avec un tel poids sur ses épaules, il est parfois difficile d’avoir la même légèreté que ses copains.

« Le poids des héros » est un album très intime et très personnel, dans lequel David Sala rend hommage à ses deux grands-pères. Cela fait des années que l’auteur rêvait de faire cette BD. Pour lui, c’était en quelque sorte un devoir familial à accomplir, notamment vis-à-vis de sa mère, qui a été toute sa vie une porte-parole du devoir de mémoire et une infatigable militante des droits de l’homme. Et pourtant, David Sala a longtemps été comme paralysé par ce projet, car il ne savait pas comment l’aborder. Jusqu’à qu’il trouve la bonne idée, celle qui lui a enfin permis de se libérer de ce poids. Il a choisi de raconter ses grands-pères à travers ses yeux d’enfant. Plutôt que de faire un livre historique sur les parcours d’Antonio et Josep, il a décidé de partir de son vécu, de ses souvenirs, de ce qu’on lui a raconté. En adoptant ce point de vue, qui lui permet d’alterner les séquences terribles avec des moments beaucoup plus heureux passés avec ses parents, son frère ou ses copains, il trouve une certaine légèreté pour raconter le parcours très lourd de sa famille. C’est cet angle d’attaque qui donne à ce « Poids des héros » une ambiance très particulière, parce qu’on a vraiment l’impression de replonger dans la vie d’un petit garçon dans les années 70. David Sala met magnifiquement en images la manière dont il voyait et ressentait les choses quand il était enfant. Cet album va forcément plaire à tous ceux qui ont grandi dans ces années-là, parce que David Sala parvient merveilleusement à reconstituer l’ambiance des « seventies », que ce soit à travers les vêtements, le papier peint sur les murs, la déco des maisons ou certains petits détails comme les 33 tours de Renaud ou les lunettes offertes par le magazine Télé 7 Jours pour regarder un film en 3D à la télévision. Le problème, c’est que ces lunettes fonctionnent uniquement avec les téléviseurs couleurs alors que les Sala ont un poste en noir et blanc… Mais ce qui fait surtout la force de cette BD, ce sont ses graphismes pleins de couleurs chatoyantes. Clairement, on peut dire qu’il s’agit de l’un des plus beaux albums sortis depuis le début de l’année. Comme on avait déjà pu le découvrir dans son adaptation du roman « Le joueur d’échecs » de Stefan Zweig, les cases et les planches de David Sala ressemblent souvent à des petits tableaux. Dans certaines séquences, on penche davantage du côté de Chagall ou Klimt que de la bande dessinée. David Sala est bien plus qu’un simple dessinateur de bande dessinée, c’est un peintre. C’est ce qui fait de ce « Poids des héros » un album singulier mais très beau, qui vaut certainement le détour.

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