INTERVIEW – Catel et Bouilhac: « Tout le monde connaît Colette, mais qui l’a vraiment lue? »
Poster un commentaire7 juin 2026 par matvano

Après « La Princesse de Clèves » de Madame de La Fayette et « Indiana » de George Sand, Claire Bouilhac et Catel s’unissent une troisième fois pour adapter l’œuvre d’une figure féminine de la littérature française. Cette fois, les deux autrices s’attaquent à « Gigi », l’une des dernières nouvelles écrites par Colette. Leur album, plein d’humour et d’esprit, met en lumière la plume subtile de l’écrivaine de la série des Claudine. Comme à chaque fois, Catel dessine le prologue et l’épilogue de l’album, qui mettent en scène Colette jeune fille en 1891, puis vieillissante en 1951. Deux séquences qui offrent un éclairage pertinent sur la place de ce récit dans la vie de l’écrivaine. Entre les deux, c’est Claire Bouilhac qui dessine l’adaptation de « Gigi », en accordant beaucoup de soin aux décors, aux ambiances et aux vêtements de l’époque. Le livre raconte l’histoire de Gigi, une jeune fille qui vit modestement à Paris avec sa mère, chanteuse à l’Opéra-Comique, et Mamita, sa grand-mère. Sans oublier sa grand-tante Alicia, une ancienne courtisane au caractère bien trempé, qui surveille strictement son éducation. Il n’y a guère qu’avec son « tonton » Gaston, riche héritier et ami de la famille, que Gigi a le droit de s’amuser. Conquis par la spontanéité et l’espièglerie de la jeune fille, Gaston finit par tomber amoureux de Gigi. Mais au grand désarroi de Mamita et Alicia, celle-ci repousse ses avances…
Pourquoi avoir choisi d’adapter « Gigi », le roman de Colette, en bande dessinée?
Catel : Nous voulions avant tout adapter Colette, avant de savoir lequel de ses romans nous allions choisir. Plus encore que Gigi, c’était surtout Colette, notre personnage de départ. Nous avions déjà procédé comme ça pour les deux précédents romans que nous avons adaptés ensemble. « La Princesse de Clèves », par exemple, est un livre extrêmement connu, mais peu savent qu’il a été rédigé par Madame de La Fayette, l’une des toutes premières écrivaines françaises. Notre objectif est de mettre en lumière la littérature écrite par des femmes, qui n’est pas majoritaire en France, c’est le moins qu’on puisse dire. De la même manière, tout le monde ou presque a déjà entendu parler de George Sand, mais qui l’a vraiment lue? On sait qu’elle était extravagante et émancipée, mais on ne sait pas ce qu’elle a écrit. Or, à son époque, son roman « Indiana » avait eu plus de succès que « Notre-Dame de Paris ». Mais on le sait, c’est le livre de Victor Hugo qui est resté dans toutes les mémoires. C’est un peu la même chose qui est arrivée à « Gigi », un roman que Colette a écrit à la fin de sa vie. C’est le livre qui a eu le plus de succès de son vivant. Il a été adapté en pièce de théâtre avec Audrey Hepburn et en film avec Leslie Caron, mais finalement ce roman n’est pas resté dans l’Histoire, comme c’est le cas pour beaucoup d’œuvres féminines.
Claire Bouilhac : Catel et moi avons été interpellées par le fait que « Gigi » ait été si largement oublié, alors que la pièce de théâtre s’est tout de même jouée à Broadway, tandis que le film des années 50 avec Leslie Caron a été multi-oscarisé et a été un énorme succès.
Comment expliquez-vous que des romans comme « Indiana » ou comme « Gigi » ne soient pas davantage connus?
Claire Bouilhac : Dans le cas de « Indiana », ça a clairement été volontaire parce que le roman a été interdit dans les pensionnats de jeunes filles. Il était vu comme quelque chose de subversif. L’œuvre de ces femmes, George Sand comme Colette, passe souvent derrière le côté subversif de leur personnalité.
Catel : Colette était un modèle d’incarnation de féminisme, alors qu’elle ne se revendiquait pas forcément féministe et qu’elle n’était pas militante. Mais elle était une femme libre, émancipée et sulfureuse. Le fait qu’elle s’affiche nue, qu’elle ait des aventures amoureuses avec des hommes et des femmes, qu’elle vive une vie totalement libre à un moment où c’était impossible pour les femmes, c’est surtout ce qu’on retient de Colette, en oubliant généralement que c’était une grande écrivaine.
On a donc retenu la femme, mais pas son œuvre?
Claire Bouilhac : Oui, c’est ça, c’est à la fois le problème de Colette, et celui de George Sand. Pour Madame de La Fayette, c’est l’inverse, on a retenu son œuvre mais pas la femme qui était derrière.

Une fois que vous avez décidé de travailler sur l’adaptation d’un livre de Colette, qu’est-ce qui vous a amené à choisir « Gigi »?
Claire Bouilhac : Cela a été une très grande discussion entre nous. Moi, j’adore Colette. J’ai beaucoup lu ce qu’elle a écrit et j’aime sa langue, mais c’est vrai qu’il y a certains de ses livres que je ne me sentais pas de défendre, notamment des titres comme « Chéri » ou « Le blé en herbe », qui abordent des questions de relations avec des mineurs. J’avoue que c’était un peu difficile pour moi, car ce sont vraiment des choses qui interpellent, même en les contextualisant. Avec « Gigi » aussi, il y a des questions qui se posent, parce qu’elle a 15 ans et lui en a 35, mais il y a quand même quelque chose qui est plus facile à expliquer dans un contexte d’époque. C’est un livre qui ouvre le débat et suscite la discussion.
Catel : Lorsqu’on choisit un roman à adapter, on recherche aussi une œuvre autobiographique cachée. Ce qui est intéressant pour nous, c’est de créer le lien entre l’autrice et son héroïne. C’est pour ça que nos bandes dessinées contiennent toujours un prologue et un épilogue sur la vie de l’autrice, permettant ainsi de replacer le récit dans son contexte. Grâce à ça, on se rend compte tout à coup que l’histoire écrite par Colette, qui a l’air d’une grande fiction, est en réalité sa vie à peine cachée. Dans « Gigi », qu’elle a écrit à la fin de sa vie, elle raconte le début de sa vie, mais avec du recul. Et curieusement, elle en fait une histoire presque fleur bleue, une sorte de « Pretty Woman » à la Belle Époque. C’est très joliment écrit, charmant, avec beaucoup d’humour, très plaisant à lire. Colette y raconte évidemment sa jeunesse à elle, mais avec le petit bémol que la fin n’est pas exactement la même. Au regard de sa propre vie, c’est intéressant qu’elle termine son histoire par un mariage, parce que pour elle ce mariage a été le début de son histoire, certainement pas la fin. Dans le fond, ce qu’elle nous raconte, c’est qu’une autre vie va démarrer pour elle. Dans notre épilogue, nous essayons de bien montrer la situation d’une femme comme Colette à cette époque. Elle ne peut pas faire autrement que de se marier pour s’émanciper de ses parents et donc pour vivre, pour exister, et pour être autonome.
Claire Bouilhac : On a coutume de dire que « Gigi » est la seule histoire de Colette qui se termine bien. Nous, on pense au contraire que ce n’est pas une fin, mais un commencement. C’est donc surtout une histoire qui commence bien. Car après, tout est possible pour Gigi, même si on ne sait pas ce qui va se passer.
Même si son histoire est située dans une époque bien déterminée, Gigi est un personnage assez moderne, qui n’en fait qu’à sa tête. C’est aussi ça qui vous a plu chez elle?
Claire Bouilhac : Oui, c’est quelqu’un à qui on veut imposer des choses, mais qui résiste. En fait, on se rend compte que c’est un petit peu le cas pour toutes nos héroïnes, qui sont toutes coincées dans un carcan terrible. Gigi, elle est vraiment dans un gynécée, avec ces trois femmes qui l’élèvent. Elle n’a le droit de voir personne d’autre, ni homme ni femme. Dans ces carcans dans lesquels grandissent nos héroïnes, il y a souvent une volonté qui est cachée derrière une forme de docilité, et qui finit par exploser.
Catel : Oui, il y a une forme de détermination qui fait qu’elles ne veulent pas se trahir elles-mêmes. Et d’ailleurs, c’est le propre des trois héroïnes de nos bandes dessinées, c’est qu’elles restent fidèles à leurs convictions, à leurs envies, et qu’elles ne vont pas se plier au modèle que la société leur impose. Même si elles ont une forme de docilité, elles arrivent à trouver à l’intérieur de toutes ces limites une forme de liberté.
Est-ce que vous êtes restées très fidèles aux mots de Colette dans votre adaptation?
Catel : On essaie toujours de rester le plus proche possible de la langue des autrices que nous adaptons. Cela nous paraît très important dans la mesure où on veut faire découvrir leurs œuvres souvent à des jeunes lecteurs, ou moins jeunes, qui n’ont pas forcément lu l’œuvre originale. Mais il faut leur donner envie et donc ne pas trahir Colette. Ce sont surtout les dialogues qui sont croustillants. Là, on garde tout. En revanche, on supprime certaines choses parce qu’évidemment, on a moins de place dans la bande dessinée. Donc on supprime les longues descriptions, par exemple. Parfois, un petit dessin vaut mieux qu’un long discours. Dans les livres, il faut expliquer ce qu’est le monde des cocottes, dire à quoi ça ressemble, détailler une piste de danse ou une patinoire. Alors qu’avec un dessin, tout est dit. Nous pouvons ainsi nous concentrer sur les dialogues, sur la psychologie, sur les expressions, enfin sur tout ce qui constitue finalement le fondement de la langue de Colette.

C’est vrai qu’en lisant les dialogues, on sent que vous vous amusez.
Claire Bouilhac : Oui, c’est vrai. En même temps, je dois bien dire que c’est très agréable de travailler toutes les deux. C’est vraiment super de travailler avec Catel. Quand on fait les dialogues, quand on écrit, on essaie vraiment de travailler la langue, tout en gardant une sorte de musique. C’est du travail d’orfèvre. D’autant plus que nous ne sommes pas toujours d’accord entre nous. Il arrive qu’on reste bloquées très longtemps sur une même phrase.
Comment est-ce que vous travaillez ensemble? C’est une sorte de va-et-vient permanent entre vous?
Claire Bouilhac : Au début, c’est effectivement un va-et-vient. On fait le scénario et le storyboard ensemble. Une fois que nous sommes d’accord là-dessus, on part dessiner chacune de notre côté.
Catel : Le dessin, c’est la partie technique. Mais le gros du travail, intellectuellement en tout cas, c’est vraiment la conception du livre. Combien de pages cela va nécessiter, comment on va faire les séquences, etc. Parfois, il faut adapter un peu. Pour donner un exemple, le livre de Colette est presque une pièce de théâtre, dans la mesure où tout se passe pratiquement au même endroit. Dans la bande dessinée, pour que ce soit un peu plus vivant, on a sorti davantage Gigi de chez elle. Elle se rend notamment au salon de thé, ou à son cours de danse. Dans le livre, tout se déroule dans l’appartement. Elle évoque la piste de danse ou la patinoire, mais sans y aller réellement. Là, on a pu se faire plaisir en reconstituant le Paris de la Belle Époque. Le dessin permet d’apporter cette dimension supplémentaire. Pour les jeunes lecteurs, je pense que c’est extrêmement important de découvrir à quoi ressemblait Paris à ce moment-là, de voir comment on s’habillait, comment on parlait, comment on mangeait, comment on se déplaçait. C’est une source historique qui peut également leur permettre de mieux comprendre la psychologie des personnages.
Comment cela?
Catel : On est dans une société d’images. Je vous donne un exemple. Pour « La Princesse de Clèves », j’ai fait énormément de rencontres scolaires. Un jour, il y a un lycéen qui est venu me voir avec dans les mains son exemplaire du roman qu’il devait lire pour l’école. Sur la couverture, il y avait une tête de statue grecque. C’est un peu aride, quand même! Du coup, il m’a dit que c’est seulement en lisant notre BD qu’il a compris à quel point le personnage principal était une belle femme. « Je comprends mieux pourquoi ils tombent tous amoureux d’elle », m’a-t-il dit.
Vous avez fait beaucoup de recherches graphiques pour représenter cette période si particulière dans laquelle évolue Gigi?
Claire Bouilhac : Ah oui, bien sûr! Nous le faisons d’ailleurs pour chacun de nos albums, car à chaque fois, c’est un monde différent. Pour « Gigi », c’était plus facile, parce que pour représenter la Belle Époque, on commence à avoir des photographies et on peut s’appuyer sur davantage de documentation. Pour « La Princesse de Clèves », par contre, je me suis essentiellement appuyée sur des peintures, avec ce que ça peut avoir de moins détaillé et de moins précis. Cela dit, pour cet album, j’étais allée à Blois, ainsi que dans les archives de Chambord. J’avais fait une grosse recherche, en travaillant avec des guides. Dans le cas de « Gigi », j’ai moins eu besoin d’aller vraiment sur le terrain.
Catel : Nous nous sommes rendues dans la maison de Colette, quand même. Et pour adapter George Sand, nous avions été à Nohant. C’est très important de le faire, parce que pour garantir la dimension pédagogique de nos livres, il faut bien connaître le sujet. D’ailleurs, si les professeurs ont adoubé ces livres dans les écoles, c’est précisément parce qu’ils peuvent vraiment s’en servir et qu’ils sentent que c’est un travail réalisé sérieusement. Chacun de nos livres s’appuie sur des vraies recherches, que ce soit au niveau des costumes, des transports, ou de l’architecture, par exemple.

Si je comprends bien, « La Princesse de Clèves » et « Indiana », vos deux albums précédents, sont donc utilisés fréquemment à l’école?
Claire Bouilhac : Oui, absolument. « La Princesse de Clèves » s’est retrouvé au programme du bac de français juste après la sortie de notre adaptation. C’est sans doute ce qui explique pourquoi j’ai fait beaucoup d’interventions dans des classes.
Catel : Notre livre a d’ailleurs vite été réédité parce que ça fonctionnait vraiment pour aider les lycéens. C’était un peu le but aussi. Jusque-là, quand on disait aux enfants qu’ils devaient lire « La Princesse de Clèves » et qu’ils voyaient la couverture avec des sculptures à l’ancienne, ça les bloquait un peu. En plus, ils étaient complètement paumés dans la galerie des personnages. C’est pour cette raison qu’on a ajouté un arbre généalogique dans notre bande dessinée.
Claire Bouilhac : Dans les 20 premières pages de « La Princesse de Clèves », on n’y comprend rien parce que l’autrice y parle de gens qu’on ne connaît plus aujourd’hui, et qui ont tous des noms impossibles. Parfois, ils ont même trois noms différents! Au début du livre, il faut donc vraiment s’accrocher, alors qu’aujourd’hui les jeunes ont l’habitude d’aller beaucoup plus vite et de « swiper » dès qu’ils décrochent. Par contre, avec les images, ça leur permet plus facilement de repérer des trucs. Et c’est vachement intéressant aussi de faire toutes ces recherches graphiques pour vraiment incarner les personnages dans leur époque et dans leur histoire.
Pour préparer votre scénario de « Gigi », vous avez revu le film tiré du livre?
Claire Bouilhac : Oui, les deux films.
Ah bon, il y a deux films?
Claire Bouilhac : Oui, avant le film avec Leslie Caron, il y a eu un premier film avec Danielle Delorme en 1940, qui est sorti très peu de temps après la parution du livre.
Catel : Il y a même eu un troisième film plus récemment, mais celui-là on ne l’a pas vu. Et même les deux premiers, je les ai regardés très rapidement parce que je ne voulais pas être influencée. Je les ai observés d’un œil, mais de loin. Et je trouve que ça n’a pas grand-chose à voir avec le livre original. Selon moi, la langue de Colette s’y est un peu perdue.
Claire Bouilhac : Ce qui m’a surtout gênée dans ces films, c’est que Gigi y est représentée comme quelqu’un qui maîtrise la séduction et qui manipule Gaston, ce qui ne correspond pas à ce qui est écrit dans la nouvelle de Colette.
Catel : On peut dire que ces films ont eu un réel problème d’interprétation. Ils font de Gigi une Lolita, alors qu’elle ne l’est pas du tout. C’est plutôt une jeune fille naïve et candide.
Claire Bouilhac : Mais surtout, ce qui est extrêmement gênant dans le film très hollywoodien avec Leslie Caron, c’est le personnage de Maurice Chevalier, qui n’existe d’ailleurs pas dans le livre de Colette. Il nous chante que les petites filles en minijupe, elles vont grandir, c’est super. Limite, on voit leur culotte. Et il chante des chansons comme ça dès l’ouverture du film! Là, ce n’est vraiment pas du tout ce que Colette a voulu raconter. On a donc voulu s’éloigner de ça dans notre adaptation.
Catel : Comme vous le savez, je fais beaucoup de biographies. Je suis donc très sensible aux histoires vraies, notamment celles de Colette. J’ai aussi travaillé pour un film pour Arte dans lequel j’ai illustré la vie de Colette. Autrement dit, je savais très bien ce qui se passait dans sa tête quand elle a écrit « Gigi ». Et je sais qu’elle y parle d’elle. Ce n’est donc pas possible qu’elle puisse penser que Gigi cherchait juste l’amour pour pouvoir se placer. Car Colette elle-même, exactement dans les mêmes circonstances, rencontre un prince charmant arrivant de Paris, qui est un grand séducteur, en tout cas au début. Donc forcément, elle y croit et se marie avec cet homme. Certes, il va finalement l’exploiter, la tromper épouvantablement, et ça va être abominable. Mais en même temps, c’est grâce à lui qu’elle va parvenir à s’émanciper. C’est pour ça qu’il nous paraissait évident que ça ne pouvait pas être autre chose que le début d’une nouvelle histoire, et non pas une fin en soi.
Le visage de votre Gigi est en gros plan sur la couverture de votre album. Vous avez beaucoup cherché pour trouver son physique?
Claire Bouilhac : Je suis partie des descriptions du livre, même si après j’ai fait un peu comme j’ai voulu. En tout cas, je ne voulais pas que ce soit complètement Audrey Hepburn, qui a également interprété Gigi. A chaque fois que je fais des recherches pour un personnage, je regarde attentivement autour de moi. Je regarde aussi du côté des acteurs ou des actrices, mais en veillant toujours à rester fidèle aux descriptions faites dans le roman.
Mais votre « Indiana », c’était clairement Isabelle Adjani, non?
Claire Bouilhac : Oui bien sûr, mais en même temps, la description correspondait. A chaque fois qu’on a la description d’un personnage dans un livre, je me dis: « quelle actrice pourrait incarner ça? ». C’est un peu comme faire un casting, finalement. Ce qui est génial, c’est qu’on peut embaucher Isabelle Adjani sans problème, sans avoir besoin de son agent ! (rires). Pour « Gigi », je cherchais une jeune fille de 15 ans dans mon entourage. J’ai donc été piocher des éléments à droite et à gauche chez certaines de mes connaissances. Le petit grain de beauté, par exemple, c’est celui d’une petite jeune fille qui s’appelle Eva. Dans « La Princesse de Clèves », le prince de Nemours s’inspirait clairement de mon fils aîné. Du coup, comme le cadet m’a fait la tronche pendant 3 ans à cause de ça, je l’ai dessiné dans « Indiana ».

Catel, vous avez fait des biographies sur plusieurs grandes femmes. Pourquoi pas sur Colette? C’est un personnage de roman, non?
Catel : Oui, j’aurais évidemment pu faire une biographie de Colette. Mais je ne l’ai pas fait, parce que j’ai fait le choix de travailler sur des clandestines de l’Histoire, c’est-à-dire sur des femmes qui n’ont pas été connues de leur vivant. Colette, de son côté, n’a pas besoin de nous pour exister. En revanche, Gigi a peut-être besoin de nous.
Est-ce que vous avez toujours eu l’idée de faire une série avec ces adaptations de romans de femmes?
Catel : Oui, je crois qu’on y a pensé dès le départ. Nous sommes parties du même constat que pour les clandestines de l’Histoire, en nous demandant où sont les femmes dans la littérature. Elles représentent la moitié de l’humanité, mais elles ne sont pas dans les livres, comment est-ce possible? Pourtant, il y a des femmes qui ont fait des trucs incroyables et qui ont laissé une trace. Olympe de Gouges a laissé la Déclaration des droits de la femme, Alice Guy a créé la Gaumont, mais personne ne le sait. Dans la littérature, c’est pareil: où sont les femmes? L’autre jour, j’ai fait une émission sur France Inter. C’était en direct, et il y avait plusieurs hommes autour de moi. Je leur ai demandé de me citer un roman de femme, n’importe lequel. Vide total. Alors qu’il y a tellement de romancières de talent aujourd’hui, leur nom ne vient tout simplement pas à l’esprit des hommes. D’emblée, la littérature est masculine. Je suis sûre qu’ils auraient pu me citer dix noms de mecs, mais pas un seul nom de femme.
Comment expliquez-vous cette situation?
Catel : Pendant longtemps, les femmes ont été empêchées d’écrire par les hommes. C’était mal vu d’écrire, c’était un peu une forme de prostitution. Même Madame de La Fayette n’a pas signé son roman. Quant à George Sand, elle a pris un nom d’homme. Ce n’est que petit à petit, à partir du vingtième siècle, que les femmes ont commencé à s’assumer comme écrivaines. Enfin, on a compris que ça pouvait être un métier digne des femmes. Malgré tout, on continue à parler de littérature féminine comme si la littérature de base ne l’était pas. On parle d’ailleurs aussi de presse féminine, alors qu’on ne parle pas de presse masculine.
Claire Bouilhac : Il y a la littérature et la littérature féminine. On considère que l’universel, c’est l’homme.
Catel : C’est ce qui explique pourquoi nous avons eu envie de mettre en lumière des textes féminins incontournables, des textes littéraires qui racontent des histoires, qui racontent une époque, une situation, la condition féminine. Pour nous, ces textes doivent rentrer dans notre littérature collective.
Vous avez déjà identifié d’autres romans à adapter?
Catel : Oui, mais ce n’est pas si facile parce qu’on cherche des romans ou des personnages qui ont été marquants. Tout le monde connaît Colette, tout le monde connaît Georges Sand, tout le monde connaît la Princesse de Clèves. On cherche des choses que tout le monde connaît, mais sans vraiment les avoir lues. Notre prochaine adaptation sera une pièce d’Olympe de Gouges sur l’esclavage. Tout le monde a entendu parler d’Olympe de Gouges, notamment grâce à la biographie que j’ai faite sur elle il y a 15 ans, mais personne ne l’a lue. On a donc estimé que c’était le bon moment de l’adapter. Et ce n’est pas un texte anodin puisque le personnage principal de cette pièce est une esclave métisse. Ce sera très intéressant d’avoir le point de vue d’Olympe sur une jeune femme de couleur à son époque.
On parle de quelle époque?
Catel : Cela se passe au dix-huitième siècle, au moment de l’abolition de l’esclavage. Olympe s’est beaucoup battue pour l’abolition, car elle faisait partie de la Société des Amis des Noirs. C’est quelque chose qu’on connaît moins dans son parcours. Maintenant, on connaît sa Déclaration des Droits de la Femme, mais on a un peu oublié son combat contre l’esclavagisme. Par la suite, on passera peut-être à Virginie Despentes, ou Amélie Nothomb.
Vous pourriez donc aussi adapter des romans contemporains?
Catel : Oui, bien sûr, on ne se met aucune limitation. On est remontées très loin en arrière, mais on peut aller très en avant aussi. Maintenant que c’est une collection et que c’est clairement dit, on peut y aller!


