Une jeune sorcière face au puissant Richelieu
Poster un commentaire13 juin 2026 par matvano

Avila (Teresa Radice – Stefano Turconi – Editions Glénat)
En 1642, dans la France du roi Louis XIII, on dit qu’il rôde dans les campagnes une étrange jeune fille qui hante les bois la nuit, prépare des breuvages d’herbes empoisonnées, fouille dans le feu à mains nues, hurle à la lune et invoque les orages. On prétend même qu’elle parle avec les ombres! Alors forcément, cette inquiétante vagabonde est vue par beaucoup comme un danger public. Pour la désigner, on n’hésite pas à utiliser le terme de sorcière. Bellarmin, l’un des conseillers les plus zélés du cardinal Richelieu, suggère d’ailleurs à son maître de faire arrêter cette jeune fille au plus vite et de la condamner à mort. Mais le cardinal ne se montre pas aussi radical que son disciple. Il charge le terrible Trébuchet, un chasseur de loups de sinistre réputation, de trouver cette jeune personne et de lui amener, mais il demande expressément qu’il ne lui soit pas fait le moindre mal. « Je veux en savoir davantage », s’explique-t-il. « Si elle possède réellement des pouvoirs, peut-être pourrions-nous les utiliser à son avantage ». Mais qui est donc cette jeune fille dont on parle jusqu’au sommet de l’Etat? Elle s’appelle Avila et au premier abord, elle n’a rien d’extraordinaire. Il s’agit d’une jeune orpheline qui gagne sa vie grâce aux talents d’herboriste hérités de sa mère. Avec son huile de lavande, elle a notamment fait des miracles pour soigner les maux de dos d’un certain Jean-Baptiste Poquelin, alias Molière, dont la troupe est de passage dans le Périgord. Certes, Avila n’a rien d’une sorcière, mais tout de même, elle n’est clairement pas comme les autres. En premier lieu, parce qu’elle parle effectivement à son ombre! Celle-ci a même un nom, puisqu’elle s’appelle Astor. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que cette ombre n’a pas sa langue dans sa poche. Mais ce n’est pas tout! Avila est également capable de communiquer avec les animaux de la forêt. Un don plutôt pratique pour l’aider à échapper à tous ceux qui veulent placer les sorcières sur un bûcher. Malgré les dangers qui la guettent, Avila n’a qu’une seule idée en tête: retrouver sa mère, qui a mystérieusement disparu après avoir été, comme elle, accusée de sorcellerie et condamnée à mort pour cela. La maman d’Avila vit-elle toujours? La jeune fille n’en sait rien, mais elle est prête à remuer ciel et terre pour comprendre ce qui lui est arrivé, même si cela implique de s’attaquer à un complot qui la dépasse. Un complot au-dessus duquel plane l’ombre machiavélique du cardinal Richelieu. Dans sa recherche de vérité, Avila va pouvoir compter sur l’aide du jeune Timothée, un voleur loin d’être insensible à son charme, et du mystérieux comte de Langeac, qui a lui aussi quelques comptes à régler avec le cardinal…

C’est toujours un plaisir immense de découvrir une BD signée par Teresa Radice et Stefano Turconi. Ce couple d’auteurs italiens, révélés il y a une dizaine d’années grâce au merveilleux « Port des marins perdus », a un talent unique pour raconter des histoires. Dès la première page, la magie opère: on se laisse inévitablement happer par le récit, et ensuite on ne lâche plus le bouquin jusqu’à la dernière case! On retrouve ce même phénomène à la lecture du roman graphique « Avila », la nouvelle collaboration du duo italien, qui est un livre à la fois drôle, passionnant et émouvant. Mêlant éléments historiques et fantastiques, ce récit de cape et d’épée est mené de main de maître par la scénariste Teresa Radice. Tout en multipliant les rebondissements et les flash-backs, elle ne perd jamais le fil de son histoire, malgré la complexité de l’intrigue. C’est rythmé de bout en bout, mais cela ne l’empêche pas de prendre le temps nécessaire pour bien développer la psychologie de ses personnages, tous plus attachants les uns que les autres. Mention spéciale aux personnages d’Avila et de Timothée, qui fonctionnent à merveille et auxquels on s’identifie sans peine. Bien sûr, un bon scénariste n’est rien sans un bon dessinateur. Si « Avila » est une franche réussite, c’est aussi dû en grande partie au talent de Stefano Turconi, au sommet de son art dans cet album. Formé à l’école Disney, le dessinateur transalpin rend ses personnages particulièrement expressifs, tandis que ses planches sont d’un dynamisme absolu. Comme à chaque fois, serait-on tenté de dire. Sauf que dans « Avila », il ajoute un supplément d’âme à son travail, en s’inspirant des grands maîtres de l’époque de Richelieu. La bande dessinée est parsemée de clins d’œil à des tableaux de Vermeer, Rembrandt, Georges de La Tour, Diego Velazquez, ou encore Le Caravage. Quant aux décors, inspirés par des villages typiques tels que Saint-Cirq-Lapopie ou Collonges-la-Rouge, ils sont particulièrement soignés. Au-delà d’être une aventure aux multiples rebondissements, « Avila » est une quête initiatique sur l’identité, la transmission, la justice et la valeur du langage. Mais c’est aussi et surtout un livre rempli d’humanité, comme toujours chez Teresa Radice et Stefano Turconi. On en redemande!

