INTERVIEW – Christian Rossi: « Le Coeur des Amazones est mon meilleur album »

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5 avril 2018 par matvano

« Le Coeur des Amazones », l’un des albums les plus réussis sortis en 2018, est né de la rencontre improbable entre le dessinateur Christian Rossi et la scénariste Géraldine Bindi. Lui est un vieux routier de la bande dessinée, qui a des dizaines d’albums à son actif après avoir fait ses armes avec le grand Giraud/Moebius. Elle est une jeune professeure de lettres qui signe son tout premier scénario de bande dessinée. Présents à la librairie BD World à Wavre pour le vernissage de l’exposition d’une trentaine de planches originales de l’album, les deux auteurs reviennent sur la genèse de leur récit épique et violent sur la tribu des Amazones. Dans leur roman graphique, ils mettent en scène des guerrières fières et libres, qui vivent entre elles au coeur de la forêt en cultivant leur haine des hommes de mère en fille. Mais cette haine pourra-t-elle durer éternellement?

Christian Rossi, « Le Cœur des Amazones » est-il votre album le plus ambitieux?

Christian Rossi: C’est en tout cas l’un des meilleurs. Peut-être même le meilleur. Bien sûr, je ne sais pas si on peut vraiment faire ce genre de classification, mais il me semble que c’est en tout cas un album qui fait preuve d’une certaine maturité.

Pourquoi les Amazones?

Géraldine Bindi: C’était mon idée. J’étais fascinée par cette histoire de femmes qui décident de se débrouiller sans les hommes, en allant même jusqu’à créer une société qui les exclut totalement au point de les tuer. Je me suis demandée d’où venait cette haine des hommes et surtout à quoi ça pouvait mener.

Elles ont vraiment existé les Amazones ou c’est une légende?

Géraldine Bindi: Hier, Christian et moi étions dans une émission de radio avec une historienne et elle nous a expliqué qu’il était prouvé qu’il y avait bel et bien eu des guerrières à cette époque, mais pas forcément des Amazones en tant que telles. Cela dit, j’aurais quand même tendance à dire que ce n’est pas totalement une légende parce qu’il y a énormément de témoignages d’historiens antiques qui disent qu’il y avait des femmes guerrières qui se déplaçaient entre elles. Du coup, je me dis que si elles combattaient entre femmes, elles pouvaient aussi vivre entre femmes. Mais cela n’a jamais été vraiment attesté.

Et la vie au sein de la tribu des Amazones, que vous décrivez avec beaucoup de talent dans la BD, vous l’avez complètement inventée ou vous vous êtes basée sur des sources réelles?

Géraldine Bindi: Pour raconter les Amazones, je me suis servie de mes réminiscences de la guerre de Troie et de la mythologie grecque, que j’ai beaucoup étudiées mais que j’avais laissées de côté pendant une dizaine d’années. J’ai travaillé sur base de ce que j’en ai retenu, mais sans forcément me replonger dedans. Même si les Amazones telles que j’en parle sont complètement inventées, j’ai malgré tout essayé de faire en sorte que mon récit soit cohérent par rapport à ce qu’on sait d’elles.

Ce qui est fascinant, c’est que tout le monde connaît les Amazones sans vraiment les connaître… 

Christian Rossi: Exactement! Jusqu’ici, elles n’avaient été évoquées ni dans des films ni dans des BD, alors que pourtant, elles se prêtent très bien à l’image. Il y avait donc clairement un créneau, un manque à combler.

Alors qu’elle n’avait aucune expérience dans la BD, Géraldine Bindi a pris contact avec vous pour vous proposer un scénario de bande dessinée. Vous en recevez souvent des propositions comme celle-là?

Christian Rossi: De temps en temps. Il m’est arrivé de recevoir des propositions très étonnantes, parfois un peu bizarres. Des récits mystiques, des thrillers, des histoires comiques. Les gens pensent sans doute que je peux tout dessiner et ils se disent que j’ai l’air de quelqu’un d’ouvert, donc ils m’envoient toutes sortes de choses.

Géraldine Bindi: Comme tu as accepté mon scénario, tu risques de recevoir encore plus de propositions maintenant!

Et pourquoi avoir accepté celui-ci? Qu’est-ce qui vous a convaincu?

Christian Rossi: Elle m’a envoyé une photo d’elle en maillot de bain! (rires)

Géraldine Bindi: Pour être honnête, j’ai été assez épatée de la manière dont ça s’est passé. Je lui ai envoyé le projet et le lendemain, il m’a rappelée. On en a discuté au téléphone et il m’a dit tout de suite que ça l’intéressait.

Est-ce que l’histoire a encore beaucoup évolué après ce premier contact? 

Géraldine Bindi: Oui, quand même. J’avais fait une première mouture, mais en discutant avec Christian, on s’est interrogé sur la présence ou non des dieux dans l’histoire, par exemple. Dans un premier temps, je les faisais apparaître mais ensuite, j’ai réécrit le scénario en faisant en sorte qu’ils soient invisibles. Je voulais qu’ils soient toujours aussi présents, mais sans qu’ils interviennent de manière concrète. Par après, quand Christian a commencé à dessiner, il m’a aussi suggéré quelques autres modifications, notamment par rapport au découpage des scènes.

L’une des choses étonnantes dans votre récit, c’est la présence de la guerre de Troie en arrière-plan. Pourquoi ce choix?

Christian Rossi: Heureusement que cette guerre est là, parce que c’est grâce à elle qu’il y a des soldats dans la région où vivent les Amazones, ce qui leur permet de venir se servir quand elles ont besoin d’hommes pour se reproduire ou tout simplement pour s’entraîner au combat. Cela leur permet de s’offrir une petite séance de sport, comme dirait Géraldine.

Géraldine Bindi: En utilisant le contexte de la guerre de Troie, mon idée était surtout de pouvoir aborder la thématique de la guerre des sexes avec en toile de fond une véritable guerre politique. C’est une sorte de double guerre, en quelque sorte.

Au fil de votre BD, les Amazones évoluent, certaines d’entre elles devenant de moins en moins radicales. Vous aviez un point d’arrivée en tête?

Géraldine Bindi: Oui, je voulais qu’elles évoluent et qu’elles décident à un moment donné d’enterrer la hache de guerre. Mais avant d’en arriver là, il fallait évidemment qu’il y ait chez elles une prise de conscience, ce qui passe par une série d’épreuves, en particulier la mort d’une des jeunes membres de la tribu. L’objectif était qu’elles se rendent compte que ce n’est plus possible de fonctionner de la même manière et qu’elles arrivent au bout de la logique de cette société fondée sur la haine.

« Le Coeur des Amazones » est un album très fort au niveau graphique, qui ne ressemble pas forcément à ce que vous avez fait avant. Vous avez mis du temps à trouver ce nouveau style?

Christian Rossi: Je sortais de « Deadline », un album réalisé en couleurs directes, dans lequel j’avais vu les limites de mon savoir-faire. Il y avait des trucs qui me bottaient, mais il y en avait d’autres qui m’échappaient. Puis c’était une technique assez lourde. Comme la pagination de l’album proposé par Géraldine signifiait que je m’embarquais dans cette aventure pour un certain temps, j’ai dû trouver quelque chose de nouveau, parce que je ne voulais pas non plus me résoudre à un simple travail au trait. J’ai donc cherché des choses bicolores pour essayer de rendre ce travail gérable. C’est à ce moment-là que je me suis souvenu de la technique du brou de noix dont je m’étais servi quand j’étais adolescent. C’est une technique qui offre une grande richesse, parce qu’elle permet des tonalités à la fois extrêmement foncées et très pâles. Ce n’est pas forcément stable, mais je trouve que c’est quelque chose d’excitant.

Il y a quelques semaines, une autre BD réalisée avec du brou de noix est parue en librairie: « Mondo Reverso », de Dominique Bertail et Arnaud Le Gouëfflec. Y a-t-il un retour des dessinateurs vers cette technique?

Christian Rossi: Non, je ne pense pas. Comme Dominique est un de mes potes, il a dû entendre parler du fait que j’expérimentais avec cette technique et il a dû décider de faire des recherches de son côté. Il faut dire que j’ai travaillé sur mon album bien plus longtemps que lui sur le sien. (rires) Le brou de noix est une technique qui est difficile parce qu’elle n’est pas stable, mais tout le monde peut s’y mettre. Je trouve que ça permet des choses très intéressantes. C’est une technique qui est d’ailleurs souvent utilisée dans les arts graphiques ou tout simplement pour colorer le bois. La preuve, c’est qu’on en trouve très facilement dans les magasins de bricolage.

La couleur sépia du brou de noix colle très bien au récit sur les Amazones, car elle a un côté à la fois doux et violent.

Christian Rossi: En réalité, j’ai essayé de trouver un équivalent à la représentation de la peau féminine, sans pour autant devoir opter pour une technique trop lourde. Dans cette optique, le brou de noix permet d’éviter d’avoir des couleurs trop glauques. A mon sens, la couleur sépia du brou de noix permet aussi de rester à mi-chemin entre le mythe et la réalité. Cela permet d’évoquer le côté légendaire des Amazones, mais de manière réaliste.

Vous avez mis trois ans à dessiner cet album, ce qui est très long. Pourquoi ne l’avoir pas sorti en plusieurs épisodes?

Christian Rossi: Je crois que ça n’aurait pas été possible, parce qu’il n’y a pas d’endroits où le récit pouvait être coupé. Pour moi, c’était incontournable de le faire en un seul tome.

Géraldine Bindi: Oui, c’est vrai. D’ailleurs, je l’ai vraiment écrit dans l’optique d’un roman graphique complet. En tant que lectrice, j’aime bien lire une histoire d’une seule traite. Je déteste devoir attendre un an avant d’enfin pouvoir lire la fin.

C’est votre premier scénario de bande dessinée et vous frappez tout de suite très fort. Qu’est-ce qui vous a amené à vous tourner vers la BD?

Géraldine Bindi: C’est venu tout seul. Adolescente, j’étais une grande lectrice de bande dessinée. J’avais des oncles passionnés qui avaient des bibliothèques énormes et j’ai dévoré toute leur collection de Boule et Bill, Lucky Luke, Astérix, les Tuniques Bleues, Rahan… Après, quand j’ai entamé mes études de lettres, je me suis plongée dans les romans et je n’ai plus du tout lu de BD. J’avais même un certain a priori. Pour moi, la bande dessinée n’était pas forcément quelque chose de très sérieux. Mais quand j’ai commencé à ressentir l’envie d’écrire un roman, cette histoire d’Amazones m’est apparue sous forme de dessins. C’est comme si elle était prévue pour devenir une bande dessinée. Je n’arrivais tout simplement pas à la voir autrement. Du coup, je me suis remise à la lecture de BD.

Après ça, comment êtes-vous arrivée chez Christian Rossi?

Géraldine Bindi: J’ai d’abord contacté un premier dessinateur à Lyon, la ville où j’habite, mais il a renoncé devant la masse de travail que représentait cet album. Je me suis donc dit qu’il fallait que je trouve quelqu’un qui soit vraiment à fond dans le projet et qui ait de l’endurance. Du coup, j’ai commencé à aller dans des librairies et je suis tombée sur « La gloire d’Héra », un des albums de Christian. Rien qu’en voyant la couverture, je me suis dit que c’était avec lui que je devais travailler.

C’est quoi la suite? Vous êtes partie pour une carrière dans la BD?

Géraldine Bindi: En tout cas, le milieu de la BD me plaît beaucoup. J’aime raconter des histoires et j’aime le dessin, donc j’ai vraiment envie de poursuivre dans cette voie. J’ai d’ailleurs quatre scénarios qui sont en cours de réalisation.

Toujours à l’époque de l’Antiquité?

Géraldine Bindi: Non, pas forcément. Parmi ces nouveaux scénarios, il y a un récit sur Salomé, mais j’ai aussi écrit une histoire sur Shéhérazade, ainsi qu’un western.

Y a-t-il un de ces scénarios qui sera mis en images par Christian Rossi? Vous allez retravailler ensemble?

Christian Rossi: Pour l’instant, ce n’est pas prévu. Là, je bosse sur un autre projet, qui n’a strictement rien à voir. « Le coeur des Amazones » a été un livre très prenant, dans lequel je me suis énormément investi. Quand j’ai livré la dernière page, j’ai même eu la larme à l’oeil. Par après, j’ai d’ailleurs eu un coup de mou, parce qu’on ne sort pas indemne d’un projet comme celui-là. Mais évidemment, il faut continuer à bosser. C’est pour ça que j’ai repris le collier avec tout autre chose. Cela dit, j’espère bien sûr pouvoir retravailler avec Géraldine à l’avenir parce que j’ai l’impression qu’avec « Le coeur des Amazones », on a réussi à faire un classique.

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