La Malinche: traitresse ou héroïne?

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9 mai 2022 par matvano

Celle qui parle (Alicia Jaraba – Editions Grand Angle)

On la connaît peu de ce côté-ci de l’Atlantique (même si le groupe français Feu! Chatterton lui a consacré une chanson), mais la Malinche est une figure très connue au Mexique. Très controversée aussi. Aujourd’hui encore, le mot « malinchismo » est utilisé au Mexique pour désigner les personnes ayant trahi leurs origines et leur pays. Il faut dire que la Malinche, qui serait née vers 1500, a longtemps été accusée d’avoir collaboré avec les conquistadors espagnols, et en particulier leur chef sanguinaire Hernan Cortès, contre son propre peuple. Celle que les Espagnols appelaient Doña Marina, mais qui s’appelait en réalité Malinalli, a en effet servi de traductrice à Cortès puisqu’elle parlait à la fois le nahuatl, le maya chontal et l’espagnol, ce qui lui permettait de converser avec tout le monde: les conquistadors, les Aztèques et les Mayas. Mais son influence serait allée bien au-delà de sa maîtrise des langues. Pour certains historiens, Malinalli aurait carrément servi de guide et de conseillère à Cortès, dont elle a d’ailleurs été la maîtresse, ce qui aurait accéléré la conquête (et le pillage) du Mexique par les Espagnols. D’autres estiment, par contre, que l’action de la Malinche aurait en réalité été bénéfique, car elle aurait contribué à empêcher certaines violences envers les populations locales. Dans « Celle qui parle », un roman graphique de plus de 200 pages, la jeune autrice espagnole Alicia Jaraba tente de comprendre qui était la femme derrière la légende. Au début de l’album, on apprend que Malinalli est née au sein d’une famille noble puisqu’elle était la fille d’un chef local. Mais après l’assassinat de son père, sa vie devient beaucoup plus difficile: d’abord vendue comme esclave à un autre clan pour travailler aux champs et satisfaire la libido de son nouveau maître, elle est ensuite donnée aux conquistadors pour leur servir d’interprète. A chaque fois, la jeune femme doit s’adapter à des nouveaux environnements, des nouveaux modes de vie et des nouveaux langages. A chaque fois, elle y parvient à merveille.

En racontant le destin exceptionnel de Malinalli, alias la Malinche ou Doña Marina, Alicia Jaraba raconte la colonisation du Mexique à travers un magnifique portrait de femme. Grâce à ce livre, elle éclaire notre lanterne sur un personnage fascinant ayant joué un rôle crucial dans l’histoire de son pays, tout en restant largement méconnu en Belgique, en France et dans bien d’autres régions du monde. Au-delà de son intérêt historique, cette BD se distingue également par son côté féministe. Certes, Malinalli restera sans doute toujours une figure controversée, comme elle l’était déjà à son époque, mais on découvre qu’elle était d’une intelligence et d’une détermination hors du commun. C’est ce qui lui a permis de s’en sortir, alors même que ses conditions de vie étaient extrêmement difficiles et qu’elle était sans cesse ballottée d’un camp à un autre. C’est d’ailleurs son esprit vif qui aurait séduit Cortès, qui voyait en la Malinche une femme douée pour les langues certes, mais avant tout une négociatrice hors du commun et une conseillère extrêmement précieuse. Dans la BD, Alicia Jaraba n’hésite pas à montrer à quel point il était difficile d’être une femme dans le Mexique du XVIème siècle. Elle en profite pour faire de Malinalli celle qui a le courage de dire non aux hommes, un mot qui était interdit aux femmes de son époque. Alicia Jaraba, qui a elle-même étudié les langues et la littérature espagnole et française, insiste également beaucoup sur l’aspect des langues. La bonne idée de la jeune autrice a été de structurer son récit à travers les langues, puisque chaque chapitre démarre sur le nom d’une langue différente, avec en gros plan la bouche de Malinalli qui prononce quelques mots dans ce langage. Les dessins et les couleurs sont, eux aussi, très réussis. On est dans des couleurs très chaudes, avec des personnages très expressifs. Cette BD devrait certainement plaire aux amateurs de toutes ces petites histoires qui font la grande Histoire. Au début, il faut un peu s’accrocher pour comprendre les enjeux, mais on se laisse très vite prendre par le récit… et par le destin à la fois tragique et héroïque de la Malinche.

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