INTERVIEW – Pénélope Bagieu: « Si je m’écoutais, je ferais des biographies tout le temps »

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22 septembre 2016 par matvano

Penelope Bagieu

Révélée il y a une dizaine d’années par le blog « Ma vie est tout à fait fascinante », la pétillante Pénélope Bagieu s’est imposée depuis lors comme une valeur sûre de la bande dessinée française, avec des titres tels que « Joséphine » (dont les aventures ont été adaptées au cinéma), « Cadavre exquis », « La Page blanche » (avec Boulet), « Stars of the Stars » (avec Joann Sfar) et plus récemment « California Dreamin' », un roman graphique très réussi sur la vie de la chanteuse américaine Cass Eliot. Cette semaine, elle est de retour dans les librairies avec « Culottées », un album étonnant qui rassemble 15 portraits de femmes hors normes, de Clémentine Delait la femme à barbe à Agnodice la gynécologue de l’Antiquité, en passant par Annette Kellerman, l’Australienne qui inventa le maillot de bain féminin. Des portraits qui ont tous été prépubliés sur le site du journal français « Le Monde » au cours de ces derniers mois. A l’occasion de la sortie du premier volume de « Culottées » (un second volume est prévu pour le mois de janvier), Pénélope Bagieu était de passage à Bruxelles il y a quelques jours. L’occasion pour elle de déguster une bonne gaufre… de Liège. « Je les préfère à celles de Bruxelles », sourit-elle.

Le livre « Culottées » est vraiment un très bel objet! Est-ce pour convaincre les gens d’acheter l’album même s’ils ont déjà lu les histoires sur le site du Monde?

C’est plutôt à mon éditeur qu’il faut poser cette question, même si je pense effectivement que c’est pour ça. Je suis d’ailleurs d’accord avec vous pour dire que la couverture est magnifique, je ne m’en lasse pas (rires). Cela dit, je crois qu’il ne faut pas non plus surestimer l’impact de la fréquentation du blog « Culottées » sur le site du Monde. Avec mon égo démesuré, je me suis bien sûr dit que tout le monde avait déjà lu les histoires en ligne, mais en réalité, je pense que c’est loin d’être le cas. Sans compter qu’il y a encore beaucoup de gens qui n’aiment pas lire une BD sur un écran. Ils ont besoin d’un vrai livre.

Justement, dans l’album « Culottées », on retrouve des magnifiques grandes illustrations entre les différentes histoires. Ca aussi, c’était une idée de votre éditeur?

Ah non, ça c’est moi! Parfois, j’ai des idées aussi (rires). Ces illustrations sont là pour éviter que cette succession d’histoires provenant d’époques et d’univers colorés très différents soit trop indigeste. En plus, très égoïstement, je dois bien admettre qu’après avoir fait dans l’économie de moyens et le dessin très simplifié pour illustrer les histoires, j’avais vraiment envie de me faire plaisir avec ces doubles pages.

Culottées

Avez-vous dû adapter certaines planches pour le passage du web à l’album?

Non, pas du tout. Dès le début, j’ai proposé mes planches en même temps à Gallimard et au Monde, dans l’optique que ce projet débouche à la fois sur un livre et sur la publication d’une histoire chaque semaine sur un blog en attendant la sortie du livre.

Comment est né ce projet? Est-ce l’album sur Cass Elliot qui vous a donné envie de vous pencher sur d’autres destins de femmes exceptionnelles?

En réalité, j’avais 4 ou 5 personnages de femmes en tête depuis très longtemps. On peut même dire que j’étais un peu hantée par elles. Si je m’écoutais, je ferais des biographies tout le temps, parce que j’adore ça. Mais en même temps, je me suis dit: « Est-ce que j’ai vraiment envie de recommencer une bio, alors que je viens de faire California Dreamin’ juste avant? Est-ce que je ne risque pas d’être cataloguée comme une auteure qui ne fait que des bios? » Du coup, j’ai plutôt cherché le fil rouge entre ces différents personnages. Elles ont un dénominateur commun: elles prennent leur destin en main. Au lieu d’approfondir un seul personnage, j’ai donc opté pour le foisonnement, en montrant une vraie diversité intéressante.

Ces 4 ou 5 femmes que vous aviez en tête dès le départ, c’était qui?

Margaret Hamilton, Clémentine Delait, Tove Jansson, Katia Krafft et Joséphine Baker.

Vous auriez pu vous limiter à ces cinq personnages. Pourquoi en avoir choisi davantage?

Parce que je trouvais que des histoires de 3 à 8 pages, c’était la bonne taille. Grâce à ce format, j’ai été obligée de faire une vraie sélection dans ce que je raconte de la vie de ces femmes. Du coup, je me concentre sur ce qui m’intéresse le plus, à savoir ces moments charnières où elles font face à l’adversité, ceux durant lesquels elles doivent prendre une décision. Ce sont des choix très subjectifs de ma part, mais c’est dans ces moments que je m’identifie à ces femmes. J’ai trouvé que c’était suffisant de ne raconter que ça.

Résumer des destins hors normes en quelques pages est pourtant loin d’être évident. Vous avez utilisé une méthode particulière?

Oui, ma méthode s’étale sur 5 jours : je lis pendant deux jours, j’écris pendant un jour, je dessine pendant un jour et je fais la couleur pendant un jour. Du coup, ça ne me laisse pas beaucoup de temps pour me documenter. En général, je me limite à l’autobiographie de la personne, car c’est le filtre que je préfère. Quand cette autobiographie n’existe pas, je me base sur ce que je peux trouver. Parfois, il n’y a vraiment pas grand-chose. C’est le cas pour Giorgina Reid, par exemple, la petite dame qui a sauvé le phare de Montauk. J’ai découvert son histoire par hasard en allant me balader un jour près de ce phare. Dans une petite salle, je suis tombée sur une vieille photo d’elle et je me suis dit tout de suite « c’est génial ». Mais pour raconter son histoire, je n’avais que trois coupures de presse datant des années 60… J’ai donc dû un peu broder. Cela prouve qu’il ne faut pas forcément beaucoup de matière pour faire une bonne histoire. Ce qu’il faut avant tout, c’est de l’émotion.

Nzinga

Parmi les femmes dont vous parlez, certaines sont très connues, et d’autres pas du tout, comme Giorgina Reid. Comment les avez-vous sélectionnées?

Une fois que j’ai été plongée dans « Culottées » depuis plusieurs mois, mon œil est devenu aguerri pour repérer des personnages intéressants. C’est ce qui s’est passé avec Giorgina. Pendant de longs mois, dès que je regardais un documentaire, je repérais des sujets potentiels. Et en fait, à part Joséphine Baker, aucune des femmes de « Culottées » n’est vraiment connue. Même Leyman Gbowee, qui a reçu le Prix Nobel de la Paix, et Wu Zetian, qui a été la seule impératrice de Chine, on les connaît très peu. C’est fou de se dire ça. Cela prouve que l’Histoire est écrite par les hommes, car le parcours de ces femmes se résume en général à une ligne dans les livres d’Histoire. Et encore, il faut voir comment on en parle. Wu Zetian, on la décrit comme une infâme comploteuse, ambitieuse, cruelle, impitoyable, en précisant qu’elle est arrivée sur le trône par des moyens troubles. On ne dit pas ce genre de choses sur les empereurs, même quand ils ont des traits de caractère identiques! Dans le deuxième livre, je parle également de la vulcanologue Katia Krafft. Cela m’a énervée que tous les bouquins parlent toujours de Maurice et Katia Krafft, en décrivant Katia comme une personne douce et réservée qui accompagne son mari partout, en oubliant que c’est quand même elle qui a fait la moitié du boulot! Quand j’ai publié son histoire sur le blog du Monde, ça n’a d’ailleurs pas raté: j’ai eu toute la vieille garde des vulcanologues qui m’est tombée dessus pour me parler de Maurice. Ce serait quand même bien d’arrêter de tout ramener à son mec, alors que c’est Katia qui faisait toutes les photos et qu’elle était la biochimiste de l’équipe. Elle était brillante et ultra-bardée de diplômes, mais on l’a toujours réduite au statut de femme de Maurice. Ca m’a vraiment confortée dans l’idée que j’ai bien fait de parler d’elle!

Votre BD a-t-elle suscité beaucoup de réactions de ce type?

Ce qui est certain, c’est que j’ai reçu beaucoup de suggestions de noms. Mais étonnamment, je n’en ai pas retenu beaucoup, parce que souvent je n’arrivais pas à trouver un lien avec les femmes que l’on me proposait, même si elles avaient souvent été les premières à faire quelque chose. Pour que je puisse raconter leur histoire, il faut qu’il y ait un moment dans leur vie où ça me mette en colère ou me fasse réagir. Il faut que je puisse m’y retrouver parce que comme je n’ai pas envie de faire une vraie biographie factuelle, il faut que je puisse raconter plutôt l’émotion. Si je n’en ressens pas, ce n’est donc pas possible. Pour caricaturer, il faut qu’à un moment donné dans mon récit, je puisse écrire « et un beau jour, elle décide que ». Mais si elle ne décide rien, forcément ça ne marche pas.

Votre objectif était-il de parler de femmes issues de tous les continents et toutes les époques, ou bien est-ce un pur hasard?

Non, c’est voulu, bien sûr. Ce que je voulais montrer, c’est à quel point tout a toujours été deux fois plus difficile pour les femmes. En la matière, il n’y a d’ailleurs pas de jalouses parce que cela s’est passé comme ça dans toutes les cultures et à toutes les époques. Dans le même temps, je trouvais qu’il était tout aussi intéressant de montrer que les femmes ont toujours su trouver des plans B pour contourner tout ce qu’on essaie de leur imposer ou les empêcher de faire. Elles ont toujours trouvé des astuces, que ce soit dans la Grèce antique ou maintenant. Dans toutes les histoires de « Culottées », on voit que ce ne sont ni les plus fortes physiquement ni les plus belles ni les plus brillantes intellectuellement qui sortent du lot, mais celles qui ont su utiliser ce qu’elles avaient en stock pour finir par arriver là où elles voulaient aller. J’aime cette façon de trouver des chemins de traverse.

culottees-extrait

Est-ce qu’il y en a une que vous préférez parmi ces 15 premières histoires? Une dans laquelle vous vous reconnaissez particulièrement? L’illustratrice finlandaise Tove Jansson peut-être?

C’est sûr que Tove Jansson est celle qui est le plus un modèle pour moi. Elle a mené sa vie de la meilleure des façons, en refusant toujours de faire ce qu’elle n’avait pas envie de faire. Quand elle en a eu marre de ses Moumines, par exemple, elle a confié ses personnages à son frère et elle est partie vivre sur une île déserte avec sa copine pour fumer des cigares et pour peindre. Tout ça en ayant étudié les Beaux-Arts dans trois pays à une époque où aucune femme ne le faisait et en étant ouvertement homosexuelle à une époque où c’était considéré comme illégal. C’est clair que son parcours a de quoi susciter l’admiration. En plus, j’ai une fascination quasiment religieuse pour son dessin. Donc oui, on peut dire que Tove est ma préférée. Mais je peux parler de toutes les « Culottées » avec la même passion!

A qui s’adresse « Culottées », selon vous?

A tout le monde, je pense. J’espère surtout que celles qui vont lire ce livre vont être galvanisées et vont se rendre compte qu’il y a plein de moyens d’exister et de sortir des clous. Cela me rendrait très heureuse si ce livre pouvait donner de la combativité à certaines femmes, notamment les plus jeunes.

Vous avez déjà dit qu’il n’y aurait que 2 tomes. Parce que vous avez peur de la routine?

Effectivement, au-delà de 30 histoires, je pense que j’en aurais marre. Il ne faut pas que ça devienne une obligation, sinon ça va se ressentir. Mais si je me limite à deux volumes, c’est aussi et surtout parce qu’il ne s’agit pas de 30 personnes choisies au hasard. C’est une liste de femmes qui présente un bon équilibre entre légèreté et gravité, entre époques et entre régions du monde. Cette liste n’a d’ailleurs quasiment pas évolué au cours du projet.

Vous consacrez notamment quelques pages à la vie de Joséphine Baker, alors que Catel et Bocquet viennent de lui en consacrer plus de 500. Vous avez lu leur biographie dessinée?

Non, je n’ai pas encore eu l’occasion de la lire. Mais j’aime toujours les livres de Catel, donc j’ai hâte de la découvrir. Je comprends vraiment qu’on puisse avoir envie de faire des biographies tout le temps. Et Catel le fait avec beaucoup de talent.

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Savez-vous déjà ce que sera votre prochain projet?

J’aimerais bien faire une BD pour enfants. Je n’en ai encore jamais fait, et c’est quelque chose dont j’ai vraiment envie. J’ai d’ailleurs déjà une idée en tête, mais je ne vais pas encore en parler, histoire de ne pas porter la poisse à ce projet.

Et la suite de « Stars of the stars », votre série avec Joann Sfar au scénario, c’est pour quand?

Ce n’est pas à moi qu’il faut demander ça, mais au scénariste, qui est très occupé. En plus, Joann a une légende personnelle de ne pas finir ses séries. Je ne lui ai pas reposé la question récemment, il y a une espèce de flou pudique sur le calendrier. Je sais qu’il avait commencé à écrire le deuxième épisode il y a quelques années, mais ensuite il est passé à autre chose. Peut-être qu’avant de mourir, on fera la suite. Joann et moi, on aura alors tous les deux les cheveux blancs! (rires)

Il y a quelques années, vous faisiez des critiques de nouveautés BD dans des petites capsules vidéo. Est-ce quelque chose que vous pourriez refaire? 

Si c’était possible, j’adorerais en refaire, car ça me manque! Le problème, c’est que je n’habite plus en France. Du coup, je ne vois plus le copain avec qui je faisais ces critiques. Or, le principe de ces vidéos était que je parle d’une BD que j’aime à ce copain, en agissant vraiment comme si la caméra n’était pas là. Aujourd’hui encore, je reçois plein de mails de gens qui me demandent quand je vais recommencer avec ces vidéos. Ce qui me fait particulièrement plaisir, c’est quand certaines personnes que je rencontre en dédicace me disent qu’elles ont commencé à lire de la BD grâce à ces capsules. Parfois, il y a même certains auteurs qui me remercient!

Wu Zetian

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