Femen mode d’emploi (ou pas)

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11 septembre 2014 par matvano

Journal d'une Femen

Journal d’une Femen (Séverine Lefebvre – Michel Dufranne – Editions Le Lombard)

« Le livre que vous tenez entre les mains ne s’inscrit pas dans ce courant à la mode de la bande dessinée reportage ». Dès la première phrase de son avant-propos, le scénariste Michel Dufranne tient à le préciser clairement: pour lui, « Journal d’une Femen » n’est pas un documentaire, mais « une fiction réaliste ». Autant le dire tout de suite: il se trompe. N’en déplaise à son auteur, c’est la dimension reportage qui constitue – et de loin – le principal intérêt de ce roman graphique. L’histoire en elle-même n’a, en effet, rien de passionnant. En gros, on suit les états d’âme d’Apolline, une jolie citadine qui souffre du sexisme ambiant et des remarques déplacées auxquelles elle est confrontée dans la rue et à son travail. Mais on a du mal à véritablement la plaindre. De manière générale, la jeune femme semble surtout avoir un certain mal à trouver sa place dans sa vie professionnelle et familiale, ce qui l’amène à se montrer parfois franchement antipathique avec son entourage. Pour échapper à ce mal-être, Apolline décide de donner un sens à sa vie en rejoignant le mouvement des Femen, ces jeunes femmes qui protestent seins nus « contre toute forme d’aliénation des femmes, en particulier religieuse et politique ». Et c’est là que le livre devient intéressant. Grâce au travail de documentation de Dufranne, qui a passé des centaines d’heures à interviewer, rencontrer et observer des Femen, on découvre les coulisses de ce groupe de contestation né en Ukraine en 2008. Les pages durant lesquelles Apolline et les autres candidates Femen suivent un entraînement physique presque militaire donné par Inna, l’une des fondatrices du mouvement, sont passionnantes et révèlent une facette méconnue de ce groupe dont on ne connaît pas grand-chose, sauf bien sûr les fameux happenings médiatiques, durant lesquels les Femen inscrivent leurs revendications sur leurs corps. Pendant ces entraînements, qui n’ont rien d’une partie de plaisir, les jeunes femmes apprennent le langage Femen: elles s’exercent à hurler les slogans (« Nudity is freedom », « Not a sextoy », « Fuck you Poutine »), à enlever leur t-shirt de la manière la plus rapide et efficace possible, ainsi qu’à repérer la caméra ou le photographe qui va leur permettre d’obtenir un beau visuel. Mais surtout, elles apprennent le langage corporel des Femen: le menton relevé, le visage droit et agressif, les jambes écartées et stables. « Nous devons rendre notre nudité agressive », explique Inna. « Chaque action doit être immédiatement identifiée comme une action Femen ». Au début, Apolline cache à tout le monde qu’elle a rejoint le mouvement féministe, car celui-ci n’est pas bien vu par plusieurs de ses amies. « Si montrer ses nichons dans une église, c’est un acte féministe, la prochaine étape c’est quoi? », lui demande l’une d’entre elles. Mais évidemment, lorsqu’Apolline participe à un shooting photo puis carrément à une action Femen à Bruxelles, les images d’elle manifestant seins nus ne tardent pas à circuler sur les réseaux sociaux, ce qui entraîne des réactions parfois très hostiles de la part de son entourage… Au final, on achève la lecture de ce « Journal d’une Femen », mis en images de manière efficace par Séverine Lefebvre, avec un sentiment mitigé. D’un côté, cette BD a le grand mérite de nous montrer les coulisses du mouvement Femen, mais d’un autre côté, on se dit que le récit aurait été beaucoup plus fort avec une héroïne moins mièvre qu’Apolline. Les motivations de cette jeune fille française, qui a un travail, des amis et une famille qui l’aime, semblent en effet bien futiles à côté de celles, sans doute beaucoup plus réelles et violentes, qui ont amené à la création des Femen en Ukraine. Autrement dit, même si on ne peut que saluer la démarche de Dufranne et Lefebvre, dont l’objectif était de raconter l’histoire « d’une jeune femme d’aujourd’hui qui emprunte la voie du militantisme », il y a fort à parier que leur « Journal d’une Femen » aurait certainement été plus percutant encore s’ils avaient opté pour une véritable BD reportage… en Ukraine. Qui sait? Ce sera peut-être pour un hypothétique tome 2.

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Une réflexion sur “Femen mode d’emploi (ou pas)

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