INTERVIEW – Christian Darasse: « C’est étrange que le Gang Mazda soit devenu une série culte »

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15 mars 2015 par matvano

Christian Darasse

Il dit lui-même avoir voulu arrêter la BD à plusieurs reprises. Mais il s’est accroché. Aujourd’hui, à 63 ans, le dessinateur Christian Darasse a trouvé à la fois la sérénité et le succès grâce à « Tamara », une série humoristique sur les déboires sentimentaux d’une adolescente un peu ronde, dont le 13ème tome vient de sortir en librairie. Au même moment, les éditions Dupuis publient (enfin) une intégrale du « Gang Mazda ». Devenue culte avec les années, cette série dessinée par Darasse et scénarisée par Hislaire a fait son apparition dans le Journal de Spirou en 1987. Elle raconte le quotidien de trois auteurs de bandes dessinées, au gré de leurs recherches d’inspiration, leurs déboires financiers et leurs rivalités amoureuses. Dans ce gang, on retrouve Darasse bien sûr, mais aussi Bernard Hislaire (l’auteur de « Sambre » et « Bidouille et Violette ») et Marc Michetz (l’auteur de « Kogaratsu »). A l’époque, les trois hommes partagaient un atelier à Bruxelles, au-dessus d’un garage Mazda. D’où le nom de cette série auto-biographique, considérée à ses débuts comme un véritable OVNI, mais qui était en réalité très en avance sur son temps, comme le démontre la multiplication depuis lors de BD sur la BD, du « Retour à la terre » à « L’atelier Mastodonte » en passant par « Cases blanches ».

Pourquoi cette réédition du Gang Mazda?

C’était une envie conjointe, tant de ma part que de l’éditeur. Cela fait déjà un moment qu’on en parle, mais tout à coup, les choses se sont précipitées. C’est ce qui a permis à cette belle intégrale de voir le jour. Cela me réjouit parce que cette réédition comble un vide et permet à toute une nouvelle génération de lecteurs de découvrir le Gang Mazda.

Etait-ce aussi une demande de la part des lecteurs? Ils vous parlent encore souvent du Gang Mazda, non?

Oui, tout à fait. Beaucoup d’entre eux se plaignaient de ne plus trouver les 2 premiers tomes, qui sont épuisés et qui n’ont jamais été réédités. On arrive à les trouver sur eBay, mais apparemment ils coûtent un peu cher. C’est bon pour mon ego! (rires)

C’est étonnant parce qu’à l’époque, la série n’a pas vraiment été un succès en librairie, non?

Non, c’est vrai, elle n’a pas eu de succès commercial. Du coup, c’est effectivement assez étrange que ce soit devenu une série culte. Quand les gens m’en parlent avec nostalgie, j’ai envie de leur dire: « Les gars, si elle vous plaisait tant que ça cette série, il fallait l’acheter ».

Les gags du Gang Mazda sont-ils vraiment autobiographiques?

Absolument, ils sont inspirés de la vie réelle. Bien sûr, c’est toujours un peu scénarisé, mais à la base, l’idée des gags démarrait toujours d’une situation réellement vécue. Le début de la série correspond d’ailleurs vraiment à la manière dont les choses se sont passées. A cette époque-là, je venais de me faire jeter de mon appartement parce que je ne pouvais plus payer le loyer. Du coup, j’ai poussé Bernard (Hislaire) et Marc (Michetz) à prendre un atelier avec moi. Et évidemment, je me suis empressé de le squatter, histoire d’avoir à nouveau un appartement! Le loyer était moins élevé parce qu’on le partageait à trois… mais je ne le payais toujours pas. C’est comme ça que ça a démarré et qu’on a trouvé cet endroit absolument improbable. Tout ce qui est montré dans la BD est vrai: on a vraiment tout jeté par la fenêtre, à part le piano bien sûr, et il y avait vraiment des jolies jeunes filles qui habitaient à l’étage du dessus.

Qui a eu cette idée de faire une BD à partir de votre quotidien à l’atelier?

C’est Bernard qui m’a poussé à le faire. A ce moment-là, j’avais décidé d’abandonner la BD pour faire de la musique. Pour moi, cet atelier était donc vraiment un appart’, je n’y dessinais pas. Mais rapidement, je me suis mis à nous dessiner. Juste pour le fun, parce que j’aime bien croquer les gens. Un jour, je nous ai dessinés tous les trois sur un petit papier qu’on a mis sur la sonnette pour dire qu’on était partis au restaurant chinois. Et, sans que je ne sache très pourquoi, j’ai signé « le Gang Mazda ». Bernard a trouvé ça sympa et m’a dit qu’il fallait s’en servir pour faire une série, parce que c’était tout à fait nouveau et que personne ne l’avait fait avant. Il m’a dit « c’est rigolo ce que tu fais là, tu n’as jamais essayé l’humour, ce serait peut-être plus vendeur que tes histoires compliquées de science-fiction prise de tête ». (rires) Bernard a vraiment fait ça pour m’aider. J’étais dans une dèche totale et, à sa manière, il m’a aidé à m’en sortir.

« Les gars, si elle vous plaisait tant que ça cette série, il fallait l’acheter! »

Lorsqu’on lit « Sambre », on a du mal à imaginer Hislaire en train d’écrire des scénarios comiques. Serait-il plus drôle qu’il n’en a l’air?

Mais oui, il est très drôle! Bernard est très amusant, mais il ne le montre pas assez. C’est un personnage très difficile à comprendre. Le deal entre nous était le suivant: je faisais un brouillon et après, on mettait ça en forme à deux. Cela fonctionnait bien. A l’époque, on faisait ça sans trop réfléchir. On racontait notre vie quotidienne: moi mes conquêtes, Bernard ses doutes. C’était une espèce de chronique, avec une autodérision très belge. On se marrait vraiment bien. On était tout le temps fourrés au bistro « Le temps retrouvé ». Finalement, c’était plutôt « Le temps perdu », cet endroit! Tout nous paraissait possible à ce moment-là.

A vous entendre, vous la regrettez un peu, cette époque…

Oui, c’est vrai, j’ai un peu la nostalgie de la liberté de cette époque, de la manière dont la bande dessinée fonctionnait dans ces années-là. C’était plus convivial.

Est-ce que ça a été facile de convaincre « Spirou » de publier le Gang Mazda?

Philippe Vandooren, le rédacteur en chef de Spirou à l’époque, était vraiment un mec bien. Je m’étais engueulé avec lui quelques années auparavant, parce qu’il n’avait pas aimé une planche de ma série « Zowie ». Du coup, j’étais parti chez Tintin. Forcément, il m’en voulait. Mais malgré cela, il a été étonné par ce que je lui proposais avec le Gang Mazda. Ca lui a plu, et il l’a pris. Ca l’amusait d’avoir cette série dans son journal, parce que c’était original.

Quelle a été la réaction des autres auteurs du journal de Spirou à l’époque?

Certains nous considéraient mal et trouvaient qu’on pétait plus haut que notre cul. Il y avait quelques grincheux qui trouvaient que ça n’allait pas de se mettre en avant comme ça. Par contre, il y avait d’autres auteurs, comme Degotte ou Lambil par exemple, qui trouvaient ça génial. Il faut dire que Lambil dessinait aussi une série autobiographique à l’époque, qui s’appelait « Pauvre Lampil ».

Bernard Hislaire est très présent dans la préface de cette réédition, mais par contre, Marc Michetz l’est très peu. Vous êtes fachés?

Mais non, pas du tout. S’il n’est pas dans le livre, c’est de sa faute. En fait, on peut presque dire que c’est un ermite. Marc est un misanthrope, il n’aime pas les gens. J’ai essayé pendant une semaine d’organiser une interview avec lui pour qu’il figure dans le livre, mais je n’y suis jamais parvenu. Je sais où il habite, mais ça ne sert à rien d’aller sonner ou même de lui écrire, car il ne répond pas. J’ai essayé de l’appeler, j’ai trouvé dans quels bistrots il va boire son café, mais je ne suis jamais parvenu à mettre la main dessus, malgré les messages que j’ai laissé pour lui aux serveuses. C’est dommage, car j’aurais beaucoup aimé qu’il soit dans le bouquin. Sacré Marc!

Le Gang Mazda

Le Garage Mazda existe-t-il toujours?

Je ne sais pas trop. Je pense que oui, mais en tout cas ce n’est plus un garage et l’endroit a été transformé. Il n’y a d’ailleurs plus l’enseigne Mazda.

Avez-vous déjà été contacté par Mazda pour vous remercier de la publicité gratuite que vous leur faites?

A cette époque-là, on aurait bien aimé qu’ils nous offrent une Mazda pour nous remercier! En ce qui concerne les bagnoles, il n’y a pas eu de souci: ils nous ont contactés en nous précisant que du moment qu’on ne disait pas dans notre BD que leurs voitures étaient de la merde, c’était bon. Par contre, les piles Mazda nous ont fait des problèmes. A un moment donné, ils ont même mis leur veto. Heureusement, le rédacteur en chef de Spirou leur a écrit une merveilleuse lettre larmoyante pour leur demander de ne pas nous briser le coeur en nous empêchant d’utiliser leur nom. Du coup, ils ont dit que c’était OK!

La série « L’atelier Mastodonte », qui paraît depuis quelques années dans Spirou, raconte elle aussi le quotidien d’un atelier d’auteurs de BD. Est-ce que vous les voyez comme vos successeurs?

Oui, ce sont quelque part nos héritiers. J’en ai d’ailleurs parlé avec Lewis Trondheim, qui est l’un des auteurs de L’atelier Mastodonte. Il m’a dit qu’il adore véritablement le Gang Mazda et que c’est une de ses séries préférées.

Est-ce que le Gang Mazda est une BD révélatrice d’une époque?

Oui, c’est un reflet de son temps, tout comme l’est Tamara aujourd’hui. Cela me fait d’ailleurs très plaisir, car j’ai besoin de ça. Avant de commencer Tamara, j’avais une nouvelle fois décidé d’arrêter la BD, parce que je voulais faire de l’image de synthèse. Puis, quand j’ai lu les 5 premières pages du scénario de Tamara écrites par Zidrou, j’ai versé une petite larme d’émotion. J’ai adoré ce côté tendre et surtout ancré complètement dans la vie et dans son temps. C’est ça qui m’a convaincu.

Travaillez-vous encore dans un atelier avec d’autres auteurs?

Non, maintenant je travaille tout seul chez moi. Par contre, je fais atelier virtuel par Skype, notamment avec mon coloriste.

Quels sont les auteurs actuels que vous aimez?

C’est comme en musique, j’aime tout, du moment que ça me fait quelque chose. Ce que j’ai le plus apprécié ces 20 dernières années, c’est « Le retour à la terre », de Larcenet et Ferri. Je trouve ça un chef d’oeuvre absolu, même si c’est de nouveau quelqu’un qui se raconte. Il y a un point commun avec le Gang Mazda.

On a beaucoup parlé ces derniers temps de la précarisation du métier d’auteur de BD. Mais en lisant le Gang Mazda, on se dit que cette précarité ne date pas d’hier. Pensez-vous que la situation a empiré depuis les années 80?

La grande différence avec aujourd’hui, c’est que le Gang Mazda, c’était une vie de bohème telle qu’on se l’imagine dans la chanson d’Aznavour. C’était précaire parce qu’on le voulait bien. On était à nos débuts, on était jeunes, on ne roulait pas sur l’or mais on faisait ce qu’on aimait. Tandis que maintenant, avec la surabondance de nouvelles sorties, cela devient presque impossible de vivre de ce qu’on aime, de vivre de la BD. Et malheureusement, ça ne va pas aller en s’arrangeant.

Gang Mazda

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