INTERVIEW – Renaud Farace: « J’ai fait les 60 dernières pages de l’album Duel en quatre mois »

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6 juin 2017 par matvano

© Casterman 2017

« Duel » est une vraie pépite. Dans ce roman graphique étonnant, Renaud Farace met en images de manière extraordinaire l’affrontement homérique entre D’Hubert et Féraud, deux vaillants hussards de la Grande Armée de Napoléon. De duel en duel, ces deux meilleurs ennemis vont s’affronter pendant près de vingt ans et forger ainsi leur légende. Librement adapté d’une nouvelle de Joseph Conrad, qui s’était lui-même inspiré de personnages historiques, « Duel » est une BD pleine de souffle romanesque. Alors qu’il était de passage à Bruxelles il y a quelques jours, nous en avons profité pour poser quelques questions à Renaud Farace sur la genèse de cet album.

Comment est né ce projet? Est-ce une idée à laquelle vous pensiez depuis longtemps?

A la base, ce n’était pas la nouvelle « Le duel » que je voulais adapter, mais « Le Frère-de-la-Côte », un autre roman de Joseph Conrad. J’étais tombé dessus par hasard alors que j’étais en voyage au Vietnam et que je m’étais rendu dans une librairie francophone pour essayer de trouver quelque chose à lire. Je n’avais jamais lu de livres de Conrad avant, donc j’ai vraiment choisi ce roman par curiosité. Puis je l’ai lu et je me suis dit que ça ferait une excellente BD. Le problème, c’est que ça aurait été une adaptation de 400 ou 500 pages. Mon éditeur m’a donc fait comprendre que c’était un projet trop ambitieux. Et malheureusement, il n’y avait pas moyen d’en faire une mini-série. Comme j’avais quand même envie de me frotter au genre de l’adaptation littéraire, je me suis mis à chercher dans des nouvelles. J’ai lu plein de textes intéressants. Mais ce qui est rigolo, c’est que quand on cherche, on ne trouve pas. C’est un peu comme en amour! Et puis un jour, alors que mon grand-père venait de mourir, j’ai été ranger sa maison de campagne avec mon père et je suis tombé sur une ancienne édition d’un recueil de nouvelles de Conrad. Dans ce livre, j’avais d’abord apprécié une autre nouvelle, mais c’est en lisant « Le duel », qui était la dernière nouvelle du recueil, que j’ai eu un vrai coup de foudre.

Qu’est-ce qui vous a séduit dans cette nouvelle?

Je ne me suis pas posé cette question tout de suite. Au début, ça tenait vraiment de l’irrationnel. J’ai d’abord écrit une première adaptation, qui était une version totalement scolaire et littérale. Déférente, même. C’était une étape nécessaire, mais quand je suis arrivé au bout de cette version, je n’étais forcément pas satisfait et je me suis enfin posé la question de savoir pourquoi j’avais choisi cette nouvelle. C’est à ce moment-là que je me suis rendu compte que ce qui me plaisait surtout dans cette histoire, c’était sa réflexion sur la dualité. D’Hubert et Féraud, les deux héros de l’histoire, sont en réalité les deux faces d’une même pièce, même s’ils ne l’acceptent pas au début. Dans l’album, il y a même un moment où ils intervertissent leurs rôles: alors qu’au début, c’est uniquement D’Hubert qui est carriériste, Féraud finit par le devenir aussi pour pouvoir continuer à se mesurer à son rival. Et à l’inverse, alors que D’Hubert voit Féraud comme une brute épaisse lors de leur rencontre, il perd lui aussi petit à petit le contrôle et révèle une part de bestialité.

Graphiquement, le noir et blanc s’est-il imposé dès le début?

J’ai hésité à faire toute l’histoire avec du rouge, mais après quinze pages, je me suis rendu compte que c’était très lourd. Je trouvais ça un peu suffocant. Du coup, j’ai mis beaucoup moins de rouge que ce que je pensais au départ. Ce qui ne me dérange absolument pas, car non seulement j’adore les planches en noir et blanc, mais en plus cela répondait parfaitement à la thématique de la dualité. On ne peut pas être dans un contraste plus fort que du noir et du blanc.

Il existe aussi un film tiré de la nouvelle « Le duel ». Vous aviez vu « Les duellistes » de Ridley Scott, avant de vous lancer?

Non, je ne l’ai pas vu durant tout le temps de la conception de l’album. C’était une volonté de ma part, car je ne voulais pas être écrasé par le film, dans la mesure où j’ai plutôt une bonne opinion du Ridley Scott de cette époque. Au début, je ne savais d’ailleurs même pas que ce film existait. C’est un copain qui m’en a parlé. Quand il m’a dit que c’était Ridley Scott, j’ai failli abandonner le projet. Ce qui est drôle aussi, c’est que lorsque j’ai vu l’affiche du film, je me suis rendu compte qu’elle était accrochée au mur de la salle d’armes où j’ai fait de l’escrime pendant six ans. Je l’ai donc eu sous les yeux pendant tout ce temps! Si on ajoute à ça que le film est sorti en 1977, qui est mon année de naissance, on se rend compte que j’étais sans doute destiné à faire cet album. C’était mon karma! (rires)

Et maintenant, vous l’avez vu le film?

Oui. Une fois que l’album a été terminé, j’ai laissé passer deux semaines et puis un jour, j’ai craqué et je l’ai regardé.

Si vous avez choisi d’adapter « Le duel », c’est aussi parce que vous êtes un féru d’Histoire? Ou de l’époque napoléonienne, peut-être?

Non, pas spécialement. Au début, ça me gênait même que ça se passe à l’époque napoléonienne. J’avais d’ailleurs réfléchi à transposer le récit au Far West, pendant la guerre de Sécession, en faisant une sorte de « Le bon, la brute et le truand ». Le problème, c’est qu’en me documentant, je me suis rendu compte que les duels à l’époque de la guerre de Sécession étaient des duels de lâches, avec souvent des gens qui se tiraient dans le dos. Du coup, il n’y avait plus la notion d’honneur, qui était très importante dans la Grande Armée, où le combat singulier était considéré comme le plus grand courage.

Vous êtes psychologue de formation. Du coup, est-ce qu’on peut dire que c’est avant tout le côté psychologique du récit de Conrad qui vous a attiré?

Oui, je pense, même si ce n’est pas quelque chose de conscient. Ce qui m’a beaucoup aidé dans la conception de cet album, c’est de sentir que ces deux personnages vivaient en moi. Quand j’explique l’histoire de « Duel » à des enfants, je leur dis que D’Hubert est le bon élève de la classe. C’est celui qu’on traite parfois de fayot. Mais en réalité, il admire secrètement le mauvais garçon, qui est forcément plus populaire, et il se dit que ça doit être sympa de pouvoir parfois braver les interdits et transgresser l’autorité. Les enfants comprennent très bien quand je leur explique les choses comme ça. Mais la réciproque est vraie aussi. Et ce qui est marrant, c’est que quand j’explique aux enfants que le garçon populaire, celui qui fait bêtise sur bêtise et qui se fait tout le temps engueuler, admire lui aussi secrètement le bon élève en se disant que ça doit être chouette d’avoir les éloges des professeurs et des parents, ils ont plus de mal à l’entendre. Alors que pourtant, on a tous cette dualité en nous. C’est là que réside l’aspect psychologique de la nouvelle. Ce qui est intéressant, c’est que le personnage de Féraud est assez peu développé par Conrad et par Ridley Scott. Dans leurs versions, Féraud n’est qu’un catalyseur pour révéler D’Hubert.

Finalement, D’Hubert et Féraud, est-ce qu’ils s’aiment ou est-ce qu’ils se détestent? Quand on les voit combattre côte à côte en Russie, par exemple, on se rend compte que ce sont des vrais frères d’armes.

Ce qui est certain, c’est qu’ils ne peuvent pas vivre l’un sans l’autre. A un tel point qu’ils n’arrivent pas à se tuer. Et c’est vrai que la campagne de Russie constitue un virage dans l’album, alors qu’elle ne constitue pourtant qu’un tout petit paragraphe dans la nouvelle de Conrad. Graphiquement, c’est d’ailleurs dans ces pages qui se déroulent en Russie que le plaisir de dessin a vraiment commencé à être intense. Pourtant, ce n’étaient pas les pages les plus simples à faire, parce qu’elles sont remplies de Cosaques, de neige et de chevaux. Mais c’est dans ces scènes en Russie que j’ai vraiment commencé à aimer D’Hubert et Féraud. C’est aussi dans cette séquence que j’ai donné plus d’importance au personnage de Paoli, car il était indispensable pour créer le lien entre D’Hubert et Féraud. C’est un personnage que j’aimais beaucoup. J’ai été très triste quand il est mort.

Comment on se sent quand on arrive au bout d’un album de 200 pages après près de 3 ans de travail?

On se sent épuisé! Surtout que j’ai fait les 60 dernières pages de l’album en quatre mois. Mais heureusement que j’avais un délai à respecter, parce que sinon je pense que j’y serais encore. Bien sûr, je ressens aussi une grande satisfaction et de la fierté, mais mes souvenirs paraissent déjà un peu extérieurs, comme s’il s’agissait de ceux d’une autre personne. Il faut dire que j’ai été très triste quand ça s’est arrêté parce que ça a été une énorme dépense d’énergie et du jour au lendemain, je me suis retrouvé sans rien. J’avais l’impression de ne plus avoir de but. Pendant quelques jours, j’ai été paumé. Je me suis d’ailleurs perdu dans mon quartier et j’ai même failli me battre dans la rue avec un parfait inconnu, un peu à la Féraud, alors que je ne suis pas du tout bagarreur (rires).

Quel sera votre projet suivant? A nouveau quelque chose d’aussi ambitieux?

Je ne sais pas, on va voir… Ce que je peux déjà dire, c’est qu’il s’agira d’une histoire qui se déroule en Indochine dans les années 1930. C’est un projet issu d’un mini-récit que j’avais présenté il y a quelques années à Angoulême et qui s’appelait « La querelle des arbres ». A l’époque, ce n’était qu’une histoire de 3 pages, mais ça fait depuis 2005 que j’ai envie d’en faire un album complet.

Y a-t-il des auteurs qui vous inspirent particulièrement?

Je ne lis pas tellement de BD, mais je trouve que Duchazeau est extraordinaire et j’ai beaucoup aimé le dernier album de Gipi. J’adore aussi des dessinateurs comme Blutch, Cyril Pedrosa et Christophe Blain. Sans oublier Franquin, qui reste pour moi le maître absolu, ainsi que Tome et Janry, dont j’adorais les albums de Spirou et Fantasio.

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