INTERVIEW – Thierry Bellefroid: « Comès, c’est bien plus que des histoires de campagne dans les années 70 et 80 »

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26 septembre 2020 par matvano

Et si on se réinteressait enfin à Comès? L’auteur ardennais est un peu tombé dans l’oubli depuis sa mort en 2013, mais il reste à coup sûr l’un des plus grands noms de la bande dessinée belge. Quand les premières pages de son chef d’oeuvre « Silence » sont apparues dans le magazine « A suivre » à la fin des années 70, ça a été une véritable révélation. Avec cet album mythique, Comès a non seulement été l’un des inventeurs de ce qu’on appelle aujourd’hui le « roman graphique », mais il s’est aussi et surtout imposé comme un maître absolu du noir et blanc, qui deviendra sa marque de fabrique dans d’autres récits remarquables tels que « L’arbre-coeur » ou « Eva ». Aujourd’hui, une biographie et une exposition intitulées toutes les deux « Comès, d’ombre et de silence » remettent enfin l’oeuvre de Comès en lumière. Le livre permet de mieux comprendre sa trajectoire et sa personnalité, tandis que l’exposition (au musée BELvue à Bruxelles, jusqu’au 3 janvier 2021) permet d’admirer la beauté quasiment parfaite de ses planches originales en noir et blanc. Dans le même temps, les éditions Casterman en profitent pour ressortir des intégrales avec tous ses romans graphiques en noir et blanc, ainsi que ses deux premiers récits en couleur. Nous en avons profité pour poser quelques questions à Thierry Bellefroid, qui était un intime de Comès et qui a écrit le livre « Comès, d’ombre et de silence ».

Comment est née votre relation avec Didier Comès?

On s’est rencontrés dans les années 90 lorsque je l’ai interviewé à plusieurs reprises au moment où il avait des nouveaux albums qui sortaient chez Casterman. Le courant est très vite passé. C’est quelqu’un qui était d’un abord faussement sauvage. Ce n’était pas un misanthrope, mais il vivait replié dans son petit univers. Il avait besoin d’être chez lui, dans la nature, en train de travailler. Il ne courait pas les salons, c’est le moins qu’on puisse dire, mais il n’était pas inaccessible. Comme nous nous entendions bien, je lui ai envoyé une nouvelle que j’avais écrite, en lui demandant s’il serait d’accord de l’illustrer. Il m’avait très gentiment répondu dans une longue lettre pour me dire qu’il trouvait ma nouvelle très belle, mais qu’elle n’avait pas besoin d’images pour exister par elle-même. C’était une vision très juste. Pour lui, le dessin ne pouvait pas être redondant avec le propos.

A quel moment êtes-vous devenu véritablement proche de lui?

C’est Valérie Constant, l’attachée de presse des éditions Casterman, qui m’a demandé un jour de faire la tournée des libraires avec Didier Comès, parce qu’à cette époque-là, il ne voulait plus dédicacer. Du coup, on se posait dans les librairies et on discutait ensemble. Après ça, il a malheureusement rompu avec tout le monde pendant un long moment à l’époque du cancer de Christiane, son épouse. On s’est retrouvés très tard, en 2011, quand Casterman a acquis les droits de « L’ombre du corbeau », qui appartenaient aux éditions du Lombard, et a décidé d’en faire une version en noir et blanc. Son éditrice m’a alors demandé de rédiger un dossier de présentation de l’album et d’interviewer Didier, ce que j’ai évidemment accepté avec grand plaisir. On ne s’était pas vus depuis quelques années mais après ça, on ne s’est plus quittés.

Sept ans après sa mort, est-ce que vous croyez que Comès parle encore autant aux gens?

Je crois que oui. Par contre, il faut sans doute contextualiser un peu son oeuvre pour toucher un public plus jeune, parce qu’avec Comès, on n’est plus du tout dans les canons de la BD actuelle. La ruralité, par exemple, ce n’est pas un truc qui attire les lecteurs d’aujourd’hui. Le noir et blanc, pas toujours non plus. Ou alors dans le manga, mais c’est complètement autre chose. Chez Comès, on est dans un noir et blanc très tranché, extrêmement artistique. Mais ce n’est pas démonstratif pour autant, parce que son dessin se met toujours au service de l’histoire. Je pense que ses albums peuvent encore parler aux gens, parce que leurs thématiques sont universelles et qu’elles traversent les époques. Ses histoires sont d’une justesse absolue. Pour moi, il faut sortir de l’idée que ses albums racontent des histoires de campagne dans les années 70 et 80, parce que ce n’est pas vrai. Comès, c’est bien plus que ça.

Quand on relit ses albums, on se rend compte qu’ils sont finalement très différents les uns des autres…

Oui, c’est vrai. Mais en même temps, ils sont dans une continuité absolue. Dans chacun d’entre eux, il y a toujours ce rapport aux plus faibles, aux marginaux, à ceux qu’on désigne comme étant les gens qu’il ne faut pas fréquenter. En réalité, c’est ce que Comès a vécu lui-même dès son enfance.

Dans votre livre et dans l’expo, on découvre à quel point Comès était proche d’Hugo Pratt. Comment expliquer ce lien particulier qui les unissait?

Ils se sont tout simplement trouvés. Les deux ont adoré la façon de raconter de l’autre. Je crois d’ailleurs que c’est vraiment par le dessin qu’ils se sont rencontrés. Comme leurs deux univers étaient tellement proches parce qu’ils descendaient tous deux de Milton Caniff, ils se sont tout de suite rendus compte qu’ils avaient la même parenté et qu’ils avaient des envies communes. En plus, Pratt était très intéressé par la bataille des Ardennes et par la région où vivait Comès. Il venait donc souvent le voir et ils ont même envisagé un moment de raconter la bataille des Ardennes à deux. Le projet n’a pas abouti malheureusement, mais il y avait une vraie alchimie entre eux. Ils adoraient passer du temps ensemble et ils s’amusaient beaucoup quand ils étaient à deux. Même si ses BD ne le montrent pas, Didier était quelqu’un qui avait beaucoup d’humour. Pratt et Comès étaient un peu comme les deux faces d’une même pièce. Pratt était autant démonstratif que Comès était discret. Ils se complétaient comme le yin et le yang ou comme l’eau et le feu.

Pourtant, leurs planches sont très différentes! On peut s’en rendre compte en visitant l’expo du Musée BELvue, dans laquelle on peut admirer aussi bien des planches originales de Comès que de Pratt…

C’est pour ça que c’était intéressant de les exposer ensemble. On voit qu’ils viennent de la même école, celle de Milton Caniff et de Will Eisner, mais en même temps, on voit que Comès n’a pas du tout copié Pratt. Il y a des gens qui disent ça, mais c’est ridicule. Comès a vu Pratt comme un grand frère, mais il ne l’a pas imité. Il a pris chez lui ce qui l’intéressait de développer dans son propre univers. Les thématiques n’ont rien à voir, les images n’ont rien à voir. Et puis, Pratt dessinait avec une totale nonchalance, alors que Comès dessinait avec une obsession de la propreté absolue. Ses planches sont parfaites, sans aucune rature, avec une grande sûreté du geste. C’était d’ailleurs comme ça dès ses débuts puisque quand il était encore à l’Académie, on lui a demandé à un moment donné d’encrer une planche de « La patrouille des castors » de Mitacq. Il l’a fait tellement bien que Mitacq lui a offert la planche originale par après. Il y avait dans la main de Comès une magie, une gestuelle, une espèce de zénitude que l’on retrouve chez certains calligraphes japonais.

Il était très inspiré par son épouse Christiane, non?

Oui, elle était sa muse, mais elle était bien plus que ça. Il avait besoin de son regard, il avait besoin de discuter de ses scénarios avec elle. C’était quelqu’un de très important pour lui. J’ai d’ailleurs une anecdote amusante à ce sujet. Quand on a vidé la maison de Comès après sa mort avec son frère Max, on a retrouvé une boîte à chaussures avec des photos. On a donné ces photos à Hugues, le fils que Christiane avait eu avec son premier mari René Hausman, et quand on a ouvert la boîte ensemble, on a découvert des dizaines de photos de Christiane posant dans le fameux fauteuil roulant que l’on voit dans l’album « Eva », avec les mêmes bas résille et les mêmes talons aiguilles que dans l’histoire. C’était incroyable! Et effectivement, Hugues s’est souvenu à ce moment-là que Didier avait été chercher cette chaise à la Croix-Rouge. Cela prouve que Comès a parfois fait des études de personnages, même si on n’a pas retrouvé beaucoup de documentation chez lui.

Finalement, la période de succès de Comès a été assez courte. Une fois que Pratt a disparu et que Christiane est tombée malade, il s’est fait très discret…

Oui, c’est vrai, sa fin de carrière a été assez difficile. Heureusement, l’arrivée de Laetitia Lehmann chez Casterman lui a permis d’accoucher, contre vents et marées, d’un très grand album qui s’appelle « Les larmes du tigre ». Elle a réussi à le remettre d’aplomb après la mort de Pratt. Mais par contre, après le décès de sa femme, c’est devenu vraiment très compliqué. Il avait encore des idées et des envies, mais il n’avait plus l’énergie et surtout, il n’avait plus de raison de créer. Les dernières années de sa vie, il souffrait également d’avoir été oublié. Quand on s’est retrouvés en 2011, j’ai senti quelqu’un de meurtri. Seuls quelques auteurs comme François Schuiten ou Benoit Sokal avaient encore des contacts avec lui et prenaient très régulièrement de ses nouvelles.

Pensez-vous que Comès est insuffisamment reconnu par la profession?

Non, je ne pense pas. Il y a d’ailleurs encore beaucoup d’auteurs qui parlent de lui et qui reconnaissent son influence. Par contre, il est davantage oublié par les lecteurs. Et c’est normal, puisque son dernier album remonte à 2006 et celui d’avant à 2000. Durant ces vingt ans, il y a forcément un paquet de nouveaux auteurs qui sont apparus, étant donné qu’il y a 5.000 nouveaux albums qui sortent par an!

Et votre album préféré de Comès, c’est lequel?

Difficile à dire! J’en ai un paquet de préférés! Je pense que « Silence » est celui qui m’a le plus retourné parce que je l’ai lu à l’adolescence dans des circonstances très particulières pour moi. Il est arrivé au bon moment pour m’émouvoir. Graphiquement, c’est « L’arbre-coeur » que je préfère. C’est celui que je trouve le plus beau et le plus abouti dans la grammaire du noir et blanc. Il va aux limites de l’abstraction, tout en restant narratif. Et puis, j’ai quand même une tendresse énorme pour « L’ombre du corbeau », qui était pratiquement son premier album et qui est déjà un chef d’oeuvre.

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