L’histoire derrière un portrait pas comme les autres

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30 août 2026 par matvano

Tognina (Eric Corbeyran – Michel Colline – Editions Glénat)

En 1538, un « animal sauvage » est transporté dans une cage depuis les îles Canaries jusqu’en France, afin d’être offert à la cour du roi Henri II. En réalité, cet « animal » n’a rien de sauvage: il s’appelle Pierre Gonzalvès et c’est un petit garçon de 8 ans. Mais il souffre d’une maladie rare, que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de hypertrichose. Celle-ci fait en sorte que son visage est quasiment entièrement couvert de poils, ce qui lui vaut d’être traité comme une bête curieuse. Derrière son apparence singulière, Pierre est pourtant un jeune homme doux et brillant, qui va rapidement gagner l’estime et la protection du roi. Devenu un protégé de Henri II, il va bénéficier d’une excellente éducation et finira même par se marier avec Catherine Raffelin, la fille d’un serviteur de la cour, avec laquelle il aura plusieurs enfants. Des années plus tard, en 1593, la peintre Lavinia Fontana reçoit une commande pour réaliser le portrait d’Antonia Gonsalvus, dite Tognina, la fille de Pierre Gonzalvès. Comme son père, cette jeune fille a le visage couvert de poils. Comme son père, elle a été « offerte » à une bonne famille, en l’occurrence celle de la marquise Donna Isabella Pallavicina. Comme son père, elle bénéficie d’une formation de choix et vit comme une noble de son époque, tout en étant perçue par ceux qui la croisent comme une curiosité ou une bête sauvage. La jeune fille se rend bien compte à quel point elle suscite la peur et la moquerie. C’est certainement ce qui explique pourquoi Tognina refuse catégoriquement la demande de Lavinia Fontana de poser pour elle. « Je suis captive de mon visage, je ne veux plus qu’on me représente », lui dit-elle. Mais la peintre n’est pas du genre à abandonner facilement: elle trouve les mots justes en racontant à la jeune fille qu’elle aussi a dû faire face aux moqueries et aux insultes pour s’imposer en tant que femme dans le monde très masculin de la peinture. Touchée par la sincérité des propos de Lavinia, Tognina finit par accepter. Durant les longues heures de travail que nécessite ce portrait, une complicité va naître peu à peu entre les deux femmes. Comme le roi Henri II des années plus tôt, Lavinia découvre que les apparences sont trompeuses: derrière ce visage singulier se cache un être sensible et intelligent. Et si cette rencontre inattendue bouleversait le destin de ces deux femmes aux prises avec les conventions de leur époque et le regard des hommes?

Après une première collaboration sur « Les yeux doux », une dystopie sortie en 2024, le scénariste Eric Corbeyran et le dessinateur Michel Colline s’associent une nouvelle fois. Et il y a clairement de quoi s’en réjouir. Avec « Tognina », ils signent une fiction historique qui nous plonge dans la genèse d’un tableau fascinant conservé aujourd’hui au musée des Beaux-Arts de Blois. Le moins que l’on puisse dire, c’est que leur bande dessinée donnera à coup sûr envie à tous les lecteurs d’aller voir à quoi ressemble ce fameux portrait! A l’image de la magnifique couverture de « Tognina », qui attire inévitablement le regard, Corbeyran et Colline ont été très inspirés par les circonstances qui ont pu mener à la création de cette peinture unique d’une jeune noble au visage délicat, mais entièrement recouvert de poils. De manière délicate et humaine, ils en profitent pour aborder plusieurs thématiques essentielles: la place des femmes, la beauté et sa représentation, le regard qu’on porte sur la différence. A travers la rencontre entre Lavinia Fontana et Antonia Gonsalvus, le récit imaginé par Eric Corbeyran parvient à raconter un épisode historique bien réel, tout en évoquant des problématiques qui traversent le temps et qui nous touchent encore aujourd’hui. Le rejet dont souffre Tognina, par exemple, interroge notre manque d’humanité, que ce soit en 1593 ou en 2026. Qui est réellement la bête sauvage? La jeune fille à la pilosité excessive, ou celui qui la rejette en la traitant de « créature du diable » ou de « répugnante aberration »? Le récit interroge également le choix de Lavinia de vouloir à tout prix peindre Tognina: est-ce réellement une volonté artistique de sa part, ou s’agit-il juste de curiosité malsaine? On l’aura compris: à partir d’un tableau bien réel, cette BD interroge de manière habile le regard qu’une société porte sur la différence. Le dessin de Michel Colline convient à merveille à ce récit intelligent concocté par Corbeyran. Son trait plein de délicatesse met magnifiquement en lumière la relation touchante qui s’installe entre la peintre et son modèle. Cela donne lieu à des planches d’une grande douceur, qui transmettent beaucoup d’émotions. Du grand art!

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