Au plus près des corps… et du médecin légiste
Poster un commentaire23 août 2026 par matvano

Post Mortem (Pierre Alary – Philippe Boxho – Editions Kennes)
Le docteur Philippe Boxho est ce qu’on peut appeler un phénomène éditorial. En seulement quelques années, ce médecin légiste liégeois s’est imposé comme une figure incontournable du paysage littéraire francophone et figure désormais parmi les meilleurs vendeurs dans les librairies de Belgique et de France, aux côtés de sa compatriote Amélie Nothomb. Depuis la parution de son premier récit, « Les morts ont la parole », en 2022, Philippe Boxho a vendu plus de 1,7 million d’exemplaires de ses livres, tandis que ses ouvrages sont désormais traduits et publiés dans plus de 20 pays. Il est également devenu une star des réseaux sociaux, puisque les vidéos dans lesquelles il raconte les anecdotes les plus folles sur ses autopsies totalisent aujourd’hui des millions de vues. Autant dire que la sortie de « Post Mortem », la première bande dessinée inspirée des récits du plus célèbre des médecins légistes, constitue l’un des événements les plus attendus de cette rentrée littéraire. Comme il est lui-même un grand fan de bande dessinée, Philippe Boxho a accepté avec beaucoup de plaisir de collaborer avec Pierre Alary, un auteur de BD qui s’est fait un nom ces dernières années avec des albums très réussis tels que « Silas Corey », « Mon traître » ou encore « Gone with the Wind ». Comme dans ses précédents ouvrages, les autopsies et les affaires abordées dans « Post Mortem » sont romancées afin de préserver l’anonymat des personnes concernées, mais s’appuient toujours sur des faits réels, avec une attention particulière accordée à la véracité des pratiques de la médecine légale. La grande nouveauté de la BD par rapport aux autres ouvrages de Philippe Boxho est qu’elle permet de montrer enfin aux lecteurs ce qui se passe réellement dans une salle d’autopsie. Comme on le voit dans la bande dessinée, Pierre Alary a en effet pu accompagner le médecin lors de ses autopsies. Cela ne s’est pas fait sans mal, car il faut avoir le cœur bien accroché pour assister à la dissection d’un corps humain. Mais cette expérience a permis au dessinateur de représenter tout ce qu’il a vu. Grâce au trait de Pierre Alary, le lecteur découvre ainsi en images ce que le légiste décrit dans ses récits. Comme le souligne l’éditeur, « le dessin permet de représenter avec justesse et précision des scènes souvent insupportables. Là où les photos heurteraient de plein fouet, l’illustration instaure une distance, sans rien retrancher de la vérité. Elle rend visible l’insoutenable, avec pudeur, précision et humanité, et offre une entrée rare dans l’univers fascinant de la médecine légale« . Ou, comme le souligne le bandeau publié sur la couverture: « Entrez dans la salle d’autopsie, si vous l’osez. » Tout un programme!

Tout le monde le sait: ce n’est pas toujours pour les bonnes raisons qu’un best-seller est adapté dans d’autres formats, que ce soit au cinéma, en série ou en bande dessinée. Bien souvent, il s’agit simplement d’une opération marketing destinée à surfer sur la vague du succès. On pouvait donc légitimement craindre le pire avec cette version BD des écrits de Philippe Boxho. Mais heureusement, ces craintes se sont révélées infondées! L’éditeur et le médecin légiste ont en effet eu la bonne idée de confier leur projet à un auteur de bande dessinée qui n’avait pas simplement envie de mettre son nom sur la couverture d’un livre à succès, mais qui avait une réelle vision de ce qu’il voulait en faire. Tant sur le plan graphique que scénaristique, Pierre Alary a clairement été inspiré par le sujet et par les heures passées avec le docteur Philippe Boxho. Pour permettre aux lecteurs de plonger plus facilement dans le quotidien parfois éprouvant de la médecine légale, Alary a trouvé un procédé qui fonctionne à merveille: il a choisi de se mettre en scène lui-même aux côtés de Philippe Boxho, sous les traits d’un petit être malicieux inspiré du concept de la coccinelle de Gotlib. Ce « double » miniature lui permet non seulement de vulgariser plus facilement les coulisses du métier de médecin légiste, mais aussi d’insuffler à l’album la dose nécessaire d’humour. Grâce à ce petit personnage un peu candide, il peut poser les questions que tout le monde se pose sur la manière de pratiquer une autopsie et insérer dans son récit des commentaires décalés et souvent très drôles sur ce qu’il voit. « Post Mortem » n’est donc pas simplement une adaptation des livres de Philippe Boxho: c’est un véritable regard d’auteur, qui raconte autre chose que ce que l’on trouve dans les récits du médecin légiste belge. Pierre Alary est même parvenu à fissurer un peu l’armure de Boxho en le faisant parler de sujets beaucoup plus intimes, en particulier de son rapport à la vie et à la mort. Le tout avec un trait élégant et sensible, prouvant ainsi qu’il est possible d’allier le scalpel et le crayon. Comme le souligne l’éditeur Dimitri Kennes dans la postface de l’album, « Pierre ne voulait pas signer une adaptation opportuniste qui se contenterait de surfer sur un succès existant. Il craignait, à juste titre, d’entrer dans une logique de commande, de marché, de déclinaison. Il voulait créer. Pas reproduire. Inventer. Pas illustrer. » C’est ce qui explique certainement pourquoi cette bande dessinée est une réussite. Ce n’est ni une adaptation ni un produit dérivé, mais une œuvre originale.

