« Betty »: une version BD entre douceur et noirceur

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3 octobre 2026 par matvano

Betty (Amélie Causse – Jean-Luc Cornette – D’après Tiffany McDaniel – Editions Le Lombard)

Betty Carpenter est la sixième de huit enfants. Après des années d’errance, sa famille nombreuse s’est installée dans la petite ville de Breathed, dans l’Ohio. Les Carpenter y vivent en marge de la société. Pas seulement parce qu’ils sont pauvres, mais aussi et surtout parce qu’il s’agit d’un couple atypique: la mère de Betty est blanche, mais son père est un Cherokee. Un mélange qui n’est pas spécialement bien vu dans l’Amérique profonde du début des années 1960. Avec sa peau mate et ses cheveux noirs, Betty subit d’ailleurs les moqueries de ses camarades de classe, qui n’hésitent pas à lui soulever sa robe au beau milieu de la cour d’école pour voir si elle n’a pas une queue, comme si elle était une sorte de bête sauvage. Même la prof la traite de « foncée et paresseuse », au grand dam de la petite fille, qui est d’une grande vivacité d’esprit. Il faut dire que chez les Carpenter, Betty est la seule à ressembler véritablement à son père. Avec beaucoup d’affection, celui-ci la surnomme « ma petite Indienne ». Elle a développé une relation fusionnelle avec son papa, qui est un être humain d’une grande douceur, contrairement à la plupart des hommes dans son entourage. Il raconte à Betty des histoires sur le peuple cherokee, en lui transmettant des principes d’écologie, de spiritualité et de féminisme. Là aussi, on est très loin du mode de pensée des autres hommes qui peuplent ce coin paumé de l’Ohio. « Mon coeur est en verre et, tu vois Betty, si jamais je devais te perdre, il se briserait. Et la douleur serait si forte que l’éternité ne suffirait pas pour l’apaiser », dit Landon Carpenter à sa fille. « Mais comment tu peux avoir un morceau de verre dans ton corps? », lui répond Betty. « Il est accroché avec une jolie petite ficelle. Et à l’intérieur du verre, il y a l’oiseau que Dieu a pris tout là-haut, au paradis », précise-t-il, sans se démonter. Mais si le père de Betty est une personne solaire, il n’en va pas de même pour sa mère. Alors que ses enfants grandissent, Alka Carpenter sombre dans une mélancolie de plus en plus profonde. Une dépression liée aux noirs secrets de sa famille, qui se dévoilent peu à peu. Tandis que les drames autour de Betty se multiplient, elle se réfugie dans l’écriture, en choisissant de confier sa douleur à des pages qu’elle enfouit sous terre au fil des années…

Publié en 2020, « Betty » de Tiffany McDaniel est un roman absolument formidable, avant tout parce qu’il raconte une relation extrêmement touchante entre un père et sa fille. Impossible de ne pas verser une larme en lisant ce livre. Mais en même temps, cette lecture est une véritable épreuve, tant les faits contenus dans ce roman sont souvent insoutenables. Autant dire que l’adaptation des 700 pages denses et intenses de Tiffany McDaniel en une BD de 176 pages relève carrément de l’exploit! Comme le souligne la dessinatrice Amélie Causse, « réussir à mettre en image les mots crus du roman, avec la contrainte de passer d’un livre de 700 pages à une BD de moins de 200, s’annonçait comme un vrai challenge. Il s’agissait de faire vivre les personnages et l’environnement avec efficacité, mais sans sacrifier l’impact et l’émotion. » Et pourtant, Amélie Causse et son scénariste Jean-Luc Cornette y sont parvenus, ce qui constitue un impressionnant tour de force. Certes, la version BD de « Betty » n’a pas la puissance dévastatrice du roman, mais elle parvient à reconstituer admirablement l’univers particulier de ce récit, qui navigue en permanence entre lumière et noirceur. Tout comme le roman, la bande dessinée contient des moments de joie et de légèreté entre Betty et son père, ou entre Betty et ses frères et soeurs. Mais dans cet Ohio rongé par la pauvreté et le racisme ambiant, le bonheur ne dure jamais longtemps. « Betty », c’est avant tout l’histoire d’une enfance dure et cruelle, avec quelques moments heureux, mais aussi et surtout beaucoup de drames et de violence. Le scénario de Jean-Luc Cornette trouve le bon équilibre pour faire vivre cette alternance d’émotions. Il opte pour la poésie dans certaines séquences, notamment celles liées à la nature et au people cherokee, mais n’élude pas pour autant les passages beaucoup plus sombres du roman, en particulier ceux où il est question de violences sexuelles. Si cette BD ne verse pas dans le noir le plus total, c’est aussi grâce aux dessins et aux couleurs d’Amélie Causse, dont le trait doux et sensible apporte un peu de réconfort au lecteur. On peut donc dire que « Betty » est une adaptation graphique très réussie, qui vient inaugurer une nouvelle collection lancée par les éditions du Lombard avec les éditions Gallmeister. Leur (bonne) idée est d’adapter des classiques de la littérature américaine en bande dessinée, avec l’objectif d’ouvrir les lecteurs des deux maisons à de nouveaux horizons. Deux premiers titres accompagnent le lancement de la Collection Gallmeister: « Betty », signé par Amélie Causse et Jean-Luc Cornette, et « Le Gang de la clef à molette », de Jean-Baptiste Hostache. Un troisième titre est attendu en novembre de cette année, tandis que trois albums supplémentaires paraîtront en 2027.

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