INTERVIEW – Aimée de Jongh: « Soudain, j’avais l’impression d’être Tintin »

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1 novembre 2026 par matvano

En seulement quelques années, l’autrice néerlandaise Aimée de Jongh s’est imposée comme une figure majeure de la bande dessinée actuelle, notamment grâce à ses albums « Jours de sable » et « Sa Majesté des mouches ». Ce dernier lui a d’ailleurs permis de remporter un prestigieux Eisner Award aux Etats-Unis. En 2017, bien avant la sortie de ces deux livres à succès, elle avait rejoint le camp de Kara Tepe, sur l’île grecque de Lesbos, où vivent plus d’un millier d’hommes, femmes et enfants, suspendus à l’espoir que leur demande d’asile soit approuvée. Les réfugiés appellent cet endroit « la salle d’attente de l’Europe ». Là-bas, interdiction de prendre des photos ou de filmer. Mais par contre, on peut y dessiner, ce qu’Aimée de Jongh ne s’est pas privée de faire. Après y être retournée en 2024 et 2025, l’autrice néerlandaise publie aujourd’hui deux livres très forts sur la situation à Lesbos: le roman graphique « Samir », une fiction nourrie de faits réels sur le sort d’un petit garçon et de sa famille dans le camp de réfugiés, et « Dessiner Lesbos », qui est en quelque sorte le making of de « Samir » et qui rassemble quelques-uns des croquis réalisés par Aimée de Jongh durant ses séjours à Lesbos. Il y a quelques jours, l’autrice était de passage à Bruxelles pour évoquer la sortie de son nouvel album.

Comment vous êtes-vous retrouvée dans un camp de réfugiés sur l’île de Lesbos?

En 2017, j’ai choisi d’arrêter mon travail de dessinatrice d’une bande dessinée humoristique pour un journal. J’avais pris cette décision parce que je voulais réaliser d’autres types de bandes dessinées. J’avais envie d’histoires plus ambitieuses, de romans graphiques, voire de sujets résolument journalistiques. Or, à l’époque, une de mes amies travaillait dans des camps de réfugiés. Elle m’a parlé de ses expériences sur place et des personnes qui y vivaient. Elle m’a également expliqué qu’il était interdit de prendre des photos dans ces camps. J’ai alors eu l’idée de m’y rendre pour dessiner. J’ai proposé ce projet à un journal, qui l’a accepté.

À l’origine, vous êtes donc partie sur cette île grecque pour réaliser un reportage dessiné?

Oui, c’est ça. Soudain, j’avais l’impression d’être Tintin! Je me suis rendue à Lesbos avec deux autres dessinatrices, car je ne voulais pas y aller seule. À l’époque, j’étais encore assez naïve et je n’avais donc aucune idée de ce que j’allais découvrir là-bas. Je savais bien sûr que j’allais me retrouver dans un environnement dur et éprouvant, auprès de nombreuses personnes traumatisées, dont des enfants, mais je n’étais pas vraiment préparée à affronter cette réalité en tant que journaliste. Avec le recul, cela a été un moment très important dans ma vie. Cette expérience m’a beaucoup appris sur le dessin, la manière de mener des entretiens et le journalisme. Ce sont autant d’enseignements que j’utilise encore aujourd’hui dans mon travail.

Peut-on dire que ce reportage a changé votre manière de travailler, voire votre façon d’envisager la bande dessinée?

Oui, vraiment. Je crois d’ailleurs que mon album « Jours de sable » est né de ce voyage. Il raconte l’histoire d’un journaliste qui se rend dans un endroit qu’il ne connaît pas du tout, qui doute de son travail et qui se retrouve confronté à des situations dramatiques. Bien sûr, le récit se déroule à une autre époque et dans un autre pays, mais, en réalité, « Jours de sable » s’inspire de mon expérience à Lesbos. Lorsque j’étais là-bas avec mon carnet de croquis et mon matériel, il m’est souvent arrivé de me dire que je ne pouvais pas représenter la vie réelle d’une réfugiée, parce que c’était trop dur et trop complexe.

En 2017, vous avez publié ce reportage dessiné d’environ 25 pages dans un journal néerlandais, qui figure dans « Dessiner Lesbos ». Aujourd’hui, presque dix ans plus tard, vous revenez sur votre expérience à Lesbos dans la BD « Samir ». Pourquoi ce nouveau livre? Estimiez-vous ne pas être allée assez loin dans votre première bande dessinée?

Oui, tout à fait. Dès que j’ai terminé ce reportage, je savais qu’il ne me suffirait pas. Il y avait d’autres histoires à raconter, d’autres personnes dont je voulais parler. Je souhaitais en particulier consacrer une histoire aux enfants qui vivaient dans ces camps, car leur présence là-bas m’avait profondément choquée. Après la parution du premier reportage, j’avais donc déjà en tête de raconter l’histoire d’un jeune enfant dans le camp. Mais beaucoup de choses ont changé sur l’île: certains camps ont fermé et d’autres ont ouvert. Puis j’ai travaillé sur « Jours de sable », qui a rencontré un grand succès et a changé beaucoup de choses pour moi. Ensuite, il y a eu le Covid et je ne pouvais plus me rendre à Lesbos, puisque tout était fermé. J’ai donc d’abord réalisé d’autres livres, mais je savais que je retournerais à Lesbos dès que cela serait possible.

Vous avez finalement pu retourner à Lesbos en 2024?

Oui, c’est ça. J’y suis retournée après « Sa Majesté des mouches ». Ce livre a été une surprise pour moi, car il s’agissait d’une commande d’un éditeur. Je devais absolument le publier en 2024, à l’occasion de l’anniversaire du roman. Je n’avais donc pas d’autre choix que de reporter la réalisation de ma BD sur Samir.

Avec « Samir », vous avez choisi de raconter l’histoire des réfugiés de Lesbos sous la forme d’une fiction. Pourquoi ce choix? Estimiez-vous que ce type de récit était plus fort qu’un documentaire ou qu’une BD reportage?

Non, je ne suis pas sûre que la fiction soit forcément plus forte. Cela dépend de l’histoire.

Mais si l’on veut éveiller les consciences, n’est-il pas plus facile de le faire par la fiction que par le reportage?

Peut-être. Dans ce cas-ci, si j’ai opté pour la fiction, c’est avant tout pour une raison très pratique. En réalité, les personnes que j’ai interviewées là-bas ne voulaient pas apparaître dans un livre sous leur vrai nom et avec leur visage. Elles ne souhaitaient même pas que l’on mentionne l’endroit précis où elles vivaient dans le camp. Ces réfugiés ont fui leur pays pour échapper à la mort, aux persécutions ou à d’autres situations terrifiantes. Publier leur témoignage dans un livre pourrait donc être très dangereux pour eux. Les réfugiés avec lesquels je me suis entretenue ont accepté de me raconter leur histoire, mais uniquement de manière anonyme. Il ne m’était donc pas vraiment possible de réaliser un documentaire sur eux, même en changeant leurs noms. J’ai dès lors opté pour une fiction, mais celle-ci repose entièrement sur les personnes que j’ai rencontrées. Mon personnage de Samir, par exemple, est inspiré de nombreux enfants.

A-t-il été difficile d’écrire le scénario de cet album?

Oui, cela a été très compliqué. Comme j’avais recueilli de nombreuses histoires, il était important de choisir une direction, un thème et un personnage. J’ai essayé d’utiliser les témoignages qui m’avaient le plus touchée. Celui de cette petite fille qui n’avait jamais vu de porte, par exemple. Tout ce qui arrive à Samir dans l’album est réellement arrivé à des enfants que j’ai rencontrés à Lesbos.

Avez-vous fait relire votre scénario par des réfugiés et par des membres de l’ONG qui vous a accueillie en Grèce?

Oui, par les deux. En 2025, je suis retournée à Lesbos avec une version entièrement finalisée du livre, encore sous forme de croquis. Je l’ai montrée à deux réfugiées, l’une afghane et l’autre syrienne, ainsi qu’à une personne de l’ONG qui m’avait emmenée dans le camp. Nous avons parcouru le livre tous ensemble, page par page. C’était une expérience formidable, car leurs remarques m’ont encore amenée à modifier de nombreux éléments. Au début, elles n’osaient pas vraiment me faire part de leurs commentaires, mais je leur ai expliqué qu’elles pouvaient parler librement et que j’étais là pour cela. Petit à petit, elles ont osé donner leur avis sur les détails représentés dans l’album, comme l’emplacement des portes et des fenêtres. C’était extrêmement utile, mais aussi très émouvant: à la fin du livre, tout le monde était en larmes.

C’était plutôt bon signe?

Oui, tout à fait. J’ai été très touchée par leur réaction. L’une de ces personnes m’a dit ce jour-là que mon récit montrait que j’avais compris bien plus de choses que je ne le pensais. Il était très important pour moi d’avoir leur approbation. Je me suis alors sentie suffisamment sereine pour finaliser mon histoire.

Vous vous êtes rendue dans les camps de réfugiés à Lesbos en 2017, puis vous y êtes retournée en 2024 et 2025. Durant ce laps de temps, avez-vous eu l’impression que la situation s’était améliorée?

Cela dépend. D’un côté, certaines choses se sont effectivement améliorées. De l’autre, les camps comportent toujours de petits conteneurs équipés de huit lits, par exemple. Cela signifie que huit personnes y dorment sans aucune intimité, alors qu’elles appartiennent souvent à des familles différentes. Au lieu d’accueillir une seule famille, un conteneur peut parfois en héberger deux ou trois, généralement originaires de pays différents. On peut, par exemple, placer une famille somalienne avec une famille irakienne ou gazaouie. Autrement dit, ce sont des personnes qui ne parlent pas nécessairement la même langue.

C’est une réalité que vous montrez bien dans « Samir ».

Oui, je voulais montrer à quel point les conditions de vie dans ces conteneurs peuvent être difficiles. Notamment parce que le délai nécessaire pour obtenir des papiers varie souvent très fortement d’une famille à l’autre. Ne pas savoir quand on pourra enfin quitter le camp est particulièrement éprouvant. C’est souvent ce qui est le plus difficile pour les personnes qui y sont bloquées. Il est très difficile de prévoir l’issue de la procédure, car les autorités modifient régulièrement les critères d’octroi des documents. Deux réfugiés ayant connu le même parcours peuvent ainsi recevoir des décisions différentes: l’un obtiendra ses papiers, l’autre non.

On a l’impression que l’on parle moins aujourd’hui du drame des réfugiés. Souhaitez-vous remettre ce sujet sur le devant de l’actualité grâce à votre bande dessinée?

Tout à fait, car la situation reste tout aussi grave. Chaque semaine, 300 personnes continuent d’arriver à Lesbos. Le problème n’a donc pas disparu: il est simplement devenu invisible. Les médias, mais aussi le grand public, sont passés à d’autres crises. Pourtant, la crise des réfugiés ne s’est pas arrêtée. Au contraire, la situation s’est aggravée, car les dons aux ONG sont aujourd’hui beaucoup moins nombreux. En 2017, le drame des migrants était présent chaque jour dans les journaux et à la télévision. Les dons de vêtements et d’argent destinés à soutenir les ONG étaient donc nombreux. Aujourd’hui, ce flux s’est presque complètement tari et les organisations disposent de beaucoup moins de moyens pour venir en aide aux réfugiés. De nombreuses ONG choisissent même de quitter Lesbos, parce qu’il leur est tout simplement impossible de poursuivre leur action. Pour moi, il était donc essentiel de parler à nouveau de la situation des personnes présentes sur l’île.

Prévoyez-vous de retourner à Lesbos dans les années à venir?

Oui, sans doute. C’est difficile à expliquer, mais c’est une île où l’on rencontre énormément d’humanité. La plupart des personnes qui vivent là-bas ont tout perdu et ont des besoins très élémentaires, comme des vêtements, de l’eau ou de la nourriture. Ce qui est beau, c’est qu’elles sont aidées par des organisations qui leur fournissent ces biens essentiels. C’est donc un endroit où l’on croise beaucoup de tristesse et de douleur, mais c’est aussi un lieu où j’aime retourner, parce que l’on y est entouré de personnes qui en aident d’autres. Il y a là quelque chose de très pur. Chaque fois que je rentre aux Pays-Bas après une visite à Lesbos, je retrouve des personnes qui me parlent de leurs petits problèmes au bureau ou à la maison. Cela aide forcément à relativiser.

Dans votre BD, on voit notamment un couple de touristes américains qui préfère ignorer totalement le sort des réfugiés. Ils représentent sans doute beaucoup d’entre nous. Vous montrez aussi que certains Grecs choisissent de leur venir en aide. Est-ce votre manière de rappeler que rien n’est tout blanc ou tout noir?

Je voulais avant tout raconter une histoire positive, empreinte d’optimisme. Je sais que le sujet est complexe, mais je tenais aussi à intégrer des moments d’espoir et d’humanité dans mon récit, notamment en montrant que de nombreuses personnes veulent aider les réfugiés, à l’image des Grecs que vous évoquez. Je ne voulais pas raconter une histoire pesante, mais simplement suivre le parcours d’un petit garçon qui vit dans un camp et rêve de jouer au football, même si son état de santé l’empêche de courir. Dans « Samir », c’est le contexte qui est lourd, pas l’histoire elle-même.

Peut-on dire que votre statut d’autrice de bande dessinée a changé depuis « Jours de sable » et « Sa Majesté des mouches », qui ont rencontré un grand succès en français, mais aussi dans de nombreuses autres langues?

Je suis surtout plus fatiguée! (rires) Pour la sortie de « Samir », une tournée est prévue en France, aux Pays-Bas, en Belgique, en Norvège et même au Japon, où j’ai été invitée à un festival de bande dessinée. Tout cela est formidable, évidemment, mais c’est aussi très intense.

« Samir » sera-t-il également publié en anglais?

Oui, c’est prévu, mais je ne connais pas encore la date de parution. L’album sortira également en italien, en espagnol, en allemand, en portugais et dans de nombreuses autres langues. Le drame des réfugiés concerne particulièrement de nombreux pays méditerranéens. Je crois donc que l’album devrait y trouver un écho particulier.

Et en grec?

Ce n’est pas prévu pour le moment, mais j’espère qu’il sera publié en Grèce, afin que les personnes qui vivent là-bas puissent, elles aussi, découvrir cette histoire.

Comment expliquez-vous votre succès international, relativement rare dans le monde de la bande dessinée?

Je ne sais pas, je n’ai pas vraiment d’explication. Je réalise simplement les bandes dessinées que j’ai envie de faire et, apparemment, elles trouvent leur public dans différents pays. Cela tient peut-être aux sujets que j’aborde dans mes livres ou à mon style graphique, mais, honnêtement, je ne sais pas.

Le fait de toucher un public plus international a-t-il changé votre approche de la bande dessinée et votre manière de travailler?

Pas vraiment, je crois, même si je suis bien sûr très heureuse de toucher un public aussi large. Quand j’ai dessiné « Samir », par exemple, j’ai travaillé exactement comme je le souhaitais, sans penser au fait que l’album devait également s’adresser à des lecteurs américains, brésiliens ou norvégiens. Si l’on commence à raisonner ainsi, je ne crois pas que cela puisse fonctionner. Je continue donc à travailler comme je l’ai toujours fait, en espérant simplement que le résultat plaira et sera publié dans différents pays. Mon approche de la bande dessinée n’a donc pas beaucoup changé. En revanche, il est vrai que je reçois davantage de messages et d’e-mails.

Pouvez-vous déjà nous dire quelques mots sur votre prochain projet?

J’ai beaucoup d’idées en tête, mais, a priori, je vais d’abord travailler sur un album destiné à la collection « Intermezzo » des éditions Dargaud, qui rassemble des récits courts de 32 pages. Cette bande dessinée devrait paraître l’année prochaine, mais je ne peux pas encore en dire beaucoup plus à ce stade, car je dois encore commencer à y travailler. Ensuite, j’aimerais me lancer dans un livre plus autobiographique. C’est un projet auquel je pense depuis longtemps et j’ai désormais l’impression que le moment est venu de le concrétiser. Mais là aussi, je dois encore affiner mes idées et vérifier si elles pourraient fonctionner. Si ce n’est pas le cas, je pourrais aussi entreprendre une nouvelle adaptation ou réaliser une bande dessinée de nature plus journalistique. Nous verrons bien. Ce qui est certain, c’est que tous ces projets me plaisent.

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