4 récits courts qui valent le détour
Poster un commentaire6 septembre 2026 par matvano

Collection Intermezzo (Editions Dargaud)
En voilà une bonne idée! A l’occasion de cette rentrée littéraire, les éditions Dargaud lancent une nouvelle collection baptisée « Intermezzo ». Il s’agit de récits courts de 32 pages, proposés dans un format broché au prix de 10 euros. Une belle manière de permettre à un nouveau public de découvrir une génération d’autrices et d’auteurs de grand talent, sans avoir à se ruiner. Un Jordi Lafebre ou un Pierre-Henry Gomont à ce prix-là, c’est une aubaine. Et surtout, c’est une magnifique porte d’entrée vers leurs autres albums. La collection Intermezzo rassemble des récits denses et qualitatifs, qui constituent en quelque sorte des « nouvelles graphiques ». Courts sans être légers, ces petits albums réussissent l’exploit de développer un véritable univers en 32 pages. Un exercice qui requiert évidemment un vrai sens de la narration. En inaugurant ce nouveau format, Dargaud veut offrir un espace de liberté aux auteurs, en leur accordant une respiration entre deux projets de plus grande ampleur. D’où le nom de la collection, le mot « intermezzo » désignant au théâtre la partie intercalée entre les actes d’une pièce. Aujourd’hui, la plupart des romans graphiques font au minimum 150 ou 200 pages, ce qui signifie qu’ils demandent parfois plusieurs années de travail à leurs auteurs. Un album Intermezzo, par contre, peut être achevé en seulement quelques mois. Mais attention, ce n’est pas parce que ces récits sont plus courts qu’ils sont moins fouillés. Chacun des albums de la collection possède de la matière, un sujet et une vraie densité narrative. Lorsqu’on a seulement 32 pages pour développer une histoire, chaque page compte énormément: il ne faut rien gaspiller. A noter que la collection Intermezzo est réservée aux histoires originales. On n’y retrouvera donc ni biographies ni adaptations. En cette rentrée 2026, quatre premiers albums inaugurent cette nouvelle collection: « Pensionnaires » de Pierre-Henry Gomont, « Jane dans les nuages » de Jordi Lafebre, « Figures imposées » de Marzena Sowa et Cristina Bueno et « Les oranges amères » de Javi Rey. Quatre ou cinq nouveaux albums devraient paraître à la rentrée 2027, puis autant en 2028.

Dans « Pensionnaires », le toujours brillant Pierre-Henry Gomont nous plonge dans l’ambiance d’un internat où on ne rigole pas avec la discipline, façon Notre-Dame de Bétharram. Il s’intéresse plus particulièrement à quatre camarades de chambrée qui décident de faire le mur pendant la nuit pour aller retrouver des filles. L’un d’eux, Da Costa, choisit de jouer les bravaches pour impressionner ses copains. Au beau milieu de la pelouse, alors qu’ils ne sont pas encore suffisamment loin de l’école pour être hors de vue, il décide d’allumer une cigarette. Le problème, c’est qu’en agissant de la sorte, Da Costa attire l’attention du surveillant, un ancien CRS qui, fidèle à une mauvaise habitude, a consommé beaucoup trop d’alcool au cours de la soirée. Rond comme une barrique, celui-ci se saisit d’une carabine et tire sans hésitation sur ces ombres qui s’agitent dans l’obscurité…

« Jane dans les nuages » raconte l’histoire d’une jeune femme étonnante dans l’Angleterre du dix-neuvième siècle, à la fois intrépide et atteinte de narcolepsie. Un mélange dangereux, étant donné que Jane peut tomber endormie à tout moment, quelle que soit l’activité à laquelle elle se livre. Dans son cas, il n’est pas recommandé de s’envoler en montgolfière, par exemple. Or, c’est précisément ce qu’elle s’apprête à faire: elle veut s’envoyer en l’air, à plusieurs centaines de mètres du sol! Dépassés par le grain de folie de leur fille, les parents de Jane n’ont d’autre choix que de la laisser faire, mais ils demandent à son ami d’enfance Timothy, un jeune homme tout à fait charmant mais incapable de prendre la moindre décision, de l’accompagner pour éviter qu’elle ne fasse trop de bêtises. Et c’est parti pour un voyage en ballon plutôt agité… Comme toujours chez Jordi Lafebre, le dessin et les dialogues débordent d’une fantaisie irrésistible et transforment ces 32 pages en un pur moment de bonheur.

Dans « Figures imposées », la dessinatrice Cristina Bueno et la scénariste Marzena Sowa dénoncent d’une manière aussi efficace que glaçante les comportements sexistes les plus toxiques, ceux-là mêmes qui ont mené à la naissance du mouvement #MeToo. Le personnage principal de leur récit s’appelle Marilou. C’est une jeune femme à la conscience féministe, mais qui n’arrive pas à se séparer d’un petit ami qu’elle n’aime plus, et qui est obligée de travailler comme hôtesse d’accueil pour pouvoir joindre les deux bouts. C’est comme ça qu’elle se retrouve dans un événement où l’on célèbre les 250 ans d’un champagne de prestige. Au cours de cette soirée, comme souvent, les femmes servent et accueillent, tandis que les hommes consomment et disposent. Marilou tente de garder la tête haute et de sourire, mais elle finit par se rendre compte que plusieurs des hommes présents à cet événement sont en réalité des dangereux prédateurs pour elle et ses collègues. En seulement 32 pages, Marzena Sowa et Cristina Bueno parviennent à faire passer énormément de choses. Cela donne une BD parfois malaisante, mais absolument nécessaire.

Dans « Les oranges amères », Javi Rey s’inspire d’une théorie énoncée par le philosophe Platon dans « Le Banquet » pour s’interroger sur l’amour et sur notre besoin impérieux de trouver notre âme soeur. Au coeur de son récit se trouve Elena, une jeune femme qui vient de quitter sa banlieue pour entamer un cursus universitaire à la faculté de philosophie et de lettres. Pour accompagner son changement de vie, elle a adopté une coupe de cheveux ultracourte. A sa grande surprise, un étudiant l’aborde après un cours pour l’inviter à une fête. Elle se réjouit d’y aller, mais comment l’annoncer à Mario, son petit copain depuis le lycée, avec qui elle a pris l’habitude de passer tous ses vendredis soirs? Est-ce que c’est lui, son âme soeur? Ou est-ce quelqu’un d’autre qu’elle doit encore rencontrer? Les couleurs et le dessin délicat de Javi Rey conviennent à merveille à ce récit sur les premiers pas dans la vie d’adulte et sur la peur de se lancer dans l’inconnu.

