INTERVIEW – Cyril Pedrosa: « C’est l’une des tristesses du monde moderne de voir l’altérité se réduire »
Poster un commentaire18 septembre 2026 par matvano

Un épais roman graphique de 480 pages qui raconte une seule et même histoire du point de vue occidental si on la lit de gauche à droite et du point de vue oriental si on la lit de droite à gauche. Voilà, plus ou moins, comment on peut essayer de résumer « Nanbanjin », l’ambitieux nouveau projet de Cyril Pedrosa (« Portugal », « Les Equinoxes », « L’Age d’or »), qui s’est associé pour l’occasion à l’auteur japonais Taiyô Matsumoto (« Amer Béton »). Les deux hommes racontent la même histoire, chacun à leur manière, à savoir l’arrivée inattendue d’un marin portugais au Japon en 1543, provoquant un premier contact entre deux cultures qui s’ignorent totalement. Cela donne lieu à une rencontre passionnante, à la fois au niveau historique, culturel et esthétique, comme en écho à l’alliance surprenante d’un grand auteur de BD français avec un grand auteur de BD japonais. De passage à Bruxelles, Cyril Pedrosa nous en a dit plus sur la manière dont cet album a vu le jour.
« Nanbanjin » est un album très original, puisqu’il s’agit de la même histoire racontée par deux auteurs différents, avec les deux récits qui se rejoignent au milieu du livre. Est-ce que c’est la première fois que ce procédé est utilisé en bande dessinée?
Franchement, je ne sais pas. En tout cas, moi je ne connais pas d’autre album de ce type. Après, le champ de la bande dessinée est très large. Et comme il y a quand même un paquet de livres que je n’ai jamais lus, il n’est pas impossible que ça ait déjà été fait par d’autres auteurs.
Est-ce que ce format particulier faisait partie du projet dès le départ ou est-ce que vous aviez d’abord commencé à travailler sur un album plus classique?
Non, j’y ai pensé pratiquement dès le départ. C’est vraiment lié au déclencheur de ce projet. Pour être honnête, j’ignorais totalement qu’il y avait des faits historiques particuliers qui reliaient le Portugal et le Japon. Je ne savais pas que les armes à feu étaient venues du Portugal. Je ne savais pas non plus qu’à cause des Portugais, le Japon avait ensuite fermé ses ports pendant deux siècles. Mais je suis tombé par hasard sur un petit bouquin qui s’appelle « Découverte du Japon par les Européens ». Dans ce texte, il y avait deux chroniques de l’époque. L’une d’elles raconte comment deux caravelles ont été prises par une tempête, ont dérouté et puis ont trouvé refuge sur une île de l’archipel du Japon. Or, à cette époque, il n’y avait encore jamais eu de contact entre Occidentaux et Japonais. L’autre chronique date sensiblement de la même époque et raconte la même histoire, mais c’est une chronique japonaise. Du coup, ce n’est pas du tout la même version. En lisant ça, je me suis immédiatement dit que ce serait super de faire une histoire qui préserve ces deux points de vue. J’ai donc commencé à imaginer un petit récit, très sommaire. Et dans le même temps, je me suis dit que j’avais très envie de faire ça avec Taiyô Matsumoto, même si ça me paraissait alors totalement inaccessible. Là où j’ai eu vraiment un bol incroyable, c’est qu’au moment où je pense à tout ça, j’apprends que Taiyô Matsumoto va venir à Angoulême quatre mois plus tard pour une grosse expo.
Vous êtes donc allé le voir?
Effectivement, je me suis dit qu’il fallait absolument que je trouve un moyen de le rencontrer à cette occasion. C’est grâce à Mathieu Poulhalec, l’attaché de presse des éditions Dupuis, que j’ai réussi à obtenir un rendez-vous avec Taiyô. Du coup, j’y vais avec une lettre que j’avais faite traduire. Il était très sympa, mais en même temps, je ne voulais pas l’embêter trop longtemps avec ma demande. Je lui en ai donc parlé très rapidement. Et ce qui est fou, c’est qu’à peine une semaine plus tard, il m’envoie un petit message pour me dire: « Votre projet m’intéresse, est-ce que vous pourriez venir au Japon pour qu’on en discute? »
Vous avez sauté dans le premier avion?
Non, il y a eu un petit délai, parce que je ne pouvais pas partir au Japon du jour au lendemain. C’est seulement quelques mois plus tard que je suis parti au Japon. J’ai passé une semaine là-bas, accompagné par un interprète mis à ma disposition par les éditions Dupuis.

Cet album, ça a été une collaboration entre deux auteurs, mais aussi entre deux maisons d’édition?
Absolument. Et c’est presque aussi important! En tant qu’auteurs, on fait notre tambouille et c’est assez simple. C’est notre métier et on s’entend bien, donc a priori ça allait être assez facile. Il fallait juste qu’on travaille, quoi. Mais après, derrière tout ça, il y avait bien sûr aussi les habitudes de travail, ainsi que les impératifs économiques et industriels des uns et des autres. D’où l’importance de collaborer aussi au niveau des maisons d’édition.
Votre BD va donc paraître aussi au Japon?
Oui, le livre sortira le 30 octobre prochain au Japon. Pour l’instant, c’est uniquement la partie de Taiyô qui a été prépubliée en magazine là-bas. Le timing de la publication du livre est calqué sur le calendrier de prépublication.
Ce qui m’a vraiment beaucoup plu dans votre livre, ce sont ces moments où Fernando ne comprend rien parce que tout le monde autour de lui parle en japonais. On a vraiment l’impression d’être cet Européen perdu dans un pays inconnu. Et ça marche bien dans la version de Taiyô aussi, puisque quand Fernando parle portugais, les Japonais ne comprennent rien à ce qu’il dit.
Oui, c’était vraiment ce choc-là qu’on voulait montrer. Pour être honnête, je craignais que Taiyô ait des réticences par rapport à cette idée, mais quand je lui ai expliqué, il a rapidement été partant. Il m’a dit: « tu as raison, c’est une bonne idée, on va faire comme ça. »
Comment votre collaboration s’est-elle passée?
Quand j’ai rencontré Taiyô pour la première fois, j’avais préparé une petite trame, une dizaine de lignes. Mais bien sûr, je lui ai dit que tout restait ouvert, et qu’on pouvait discuter de tout. Sur cette base, il s’est alors mis à travailler sur le sujet avec sa compagne. On travaillait en ping-pong. Eux me disaient: « nous, on a pensé à ça, telle situation, tel personnage ». Je leur répondais: « D’accord, super. Alors dans ce cas-là, moi je pourrais intégrer ces éléments additionnels de cette manière-là. » Puis je leur renvoyais ma nouvelle version, et ensuite c’était à nouveau eux qui rebondissaient. Petit à petit, comme ça, par échange, à distance, en visio et un petit peu aussi en allant sur place, on a réussi à écrire l’histoire au bout de trois ou quatre ans.
Cela ne devait pas être si facile, parce qu’il y a certaines choses qu’on croit comprendre quand on lit votre version, mais qui prennent un tout autre sens quand on lit l’histoire de Taiyô?
Il fallait surtout veiller à ce qu’il n’y ait pas d’incohérences. En même temps, on voulait éviter aussi de raconter deux fois exactement la même histoire, car cela aurait été un peu ennuyeux. Le jeu était de mettre dans chacun de nos récits des éléments qui allaient se révéler dans celui de l’autre. Ces trouvailles sont venues en discutant. Je dois dire qu’on se comprenait bien, ça marchait vraiment très bien entre nous.
Est-ce que vos échanges se limitaient à l’histoire? Ou est-ce que vous évoquiez aussi les aspects graphiques?
Beaucoup! Il faut savoir que Taiyô préfère dessiner que d’écrire. Pour lui, le dessin est un véritable outil de travail. On a un peu échangé des textes au début, mais très vite, il a storyboardé. Il dessine énormément. De mon côté, ça m’a permis de commencer à visualiser les personnages qu’il avait en tête. Même si mon scénario était prêt, j’ai commencé à storyboarder ma partie seulement quand lui avait fait tout son storyboard, histoire de m’assurer qu’on était raccord. C’est donc plutôt moi qui me calais sur ce que lui avait posé. Et puis ensuite il a commencé à dessiner les pages définitives et j’ai commencé après lui.

Vous faites de la bande dessinée depuis pas mal d’années. Est-ce que ce projet hors normes était une manière pour vous de casser la routine?
Oui, je pense que c’est une collaboration assez exceptionnelle, qui ne se reproduira sans doute pas. Ce qui m’a vraiment plu, c’est de pouvoir travailler avec un auteur que j’admire. Le fait d’avoir pu collaborer avec Taiyô Matsumoto pendant une période aussi longue, en allant loin dans l’interaction et dans la création ensemble, m’a vraiment permis d’être sur un petit nuage pendant un moment. Bien sûr, quand on travaille avec quelqu’un qu’on admire, il arrive que ça ne se passe pas bien. Mais en l’occurrence, on s’est très bien entendus, à la fois humainement et artistiquement. C’était super agréable.
D’où vous vient votre intérêt pour le Japon du XVIe siècle?
Je n’avais pas d’intérêt particulier pour le Japon du XVIe siècle avant ce projet, ce sont les circonstances qui m’y ont mené lorsque j’ai découvert ce livre. Ce qui m’intéressait surtout dans cette période, c’était son côté moment zéro. Avant cette époque, l’Occident et le Japon s’ignoraient totalement. C’est à partir de cette date qu’il y a un contact qui s’établit, même si 70 ans plus tard, le Japon décidera de fermer ses portes, et ce pendant 200 ans. Ce qui me fascinait complètement, c’était cette espèce de rencontre du troisième type.
Même physiquement, la rencontre est un choc, puisque Fernando, qui est grand et roux, ne ressemble pas du tout aux Japonais qu’il rencontre…
Oui, on peut dire que c’est vraiment une altérité totale. Ce que je trouve assez beau dans cette histoire, c’est la rencontre entre deux civilisations très sophistiquées et très puissantes. Du coup, il n’y en a pas une qui peut prendre tout de suite l’ascendant sur l’autre, comme les Portugais, les Espagnols ou les Hollandais ont pu le faire en débarquant dans d’autres régions du monde. Là, ils ne peuvent pas faire ça. Et donc ils sont plus prudents. Certes, ils avancent leurs pions, mais ils sont beaucoup dans l’observation. Ce n’est pas si souvent qu’il y a une altérité aussi totale et que dans le même temps, il n’y a pas de rapport de force en faveur de l’un ou l’autre. Après, il se trouve que l’histoire de nos personnages ne se joue pas dans le registre du rapport de force. On est plutôt dans la rencontre bienveillante et amicale. Mais ça rendait le truc assez fascinant.
Dans votre BD, certains personnages japonais pressentent tout de même que d’autres Européens vont bientôt débarquer sur leur île?
Oui, c’est Taiyô qui a amené cette situation. Lui a beaucoup développé le personnage du gouverneur, qui a une incidence sur mon personnage de Fernando, même si celui-ci ne saisit pas tous les enjeux politiques de l’île. C’est un moderne, ce jeune gouverneur. Il n’a que 15 ans, mais il comprend que quelque chose est en train de changer dans le monde. Il est beaucoup moins bête que son père. Il comprend qu’il va falloir se préparer, même s’il ne sait pas exactement à quoi.
On sent que vous êtes très intéressé par la thématique du choc des cultures?
C’est vrai. Personnellement, je trouve toujours ça fascinant d’aller dans un ailleurs et de se mettre face à de l’altérité complète. Pour moi, c’est d’ailleurs l’une des tristesses du monde moderne de voir l’altérité se réduire. C’est quelque chose qui me peine beaucoup. Je sais très bien que le passé n’était pas tout le temps joyeux et merveilleux, mais je trouve qu’il y avait quelque chose de très beau à ce qu’il y ait encore beaucoup d’altérité, et que les autres soient vraiment des autres. Malheureusement, on les a beaucoup détruits, les autres. À chaque fois qu’on a eu la possibilité de détruire l’autre, on l’a fait. Dans la BD, l’approche de nos personnages est différente: ils se voient comme des êtres humains qui appartiennent à la même espèce, et ils se disent qu’ils ont beaucoup à apprendre l’un de l’autre. Je trouve ça très beau.
C’est un peu ce qui s’est passé aussi pour Taiyô et vous?
Dans l’expérience de travail avec Taiyô, il y avait bien sûr plein de choses que je ne comprenais pas trop, mais au bout d’un moment on était exactement sur la même longueur d’ondes. Quelle que soit la langue que l’on parle, on sait ce que c’est d’avoir un ami, on sait ce que c’est de perdre un enfant, on sait ce que c’est de ne pas être aimé par son père. Ces sentiments-là sont les mêmes chez tous les êtres humains, quelles que soient les différences culturelles.

Le terme « Nanbanjin », c’est un terme connu au Japon? C’est un genre de terme générique?
Je pense que oui. C’est une sorte de terme un peu moqueur, qui est comparable à notre utilisation du mot « barbare » ou « sauvage » pour désigner des étrangers. Au début, Taiyô avait un peu des réticences à l’utiliser. Pas tant pour le lectorat japonais que pour le lectorat occidental, parce que pour lui, c’est un terme qu’il considère comme péjoratif, même si c’est avant tout un terme historique. Je l’ai rassuré en lui disant qu’aucun lecteur français n’allait se sentir offensé en lisant le mot « Nanbanjin » sur la couverture du livre.
Est-ce que vous pourriez refaire un autre livre avec Taiyô?
Je vais être très clair là-dessus: quel que soit le sujet que me proposera Taiyô Matsumoto, je dirai oui. Mais après, je ne pense pas que ça arrivera, parce que je pense que ce genre de collaboration fait partie de ces moments merveilleux qui ne se présentent qu’une seule fois dans une vie. En plus, je pense que j’ai vraiment eu un coup de bol monstrueux, parce que j’ai contacté Taiyô à un moment où il était disponible. Si je l’avais contacté un an avant ou un an après, les choses se seraient sans doute passées différemment.
Est-ce que le fait d’avoir été au Japon pour le rencontrer a influencé votre dessin? Comment vous êtes-vous documenté pour représenter le Japon du XVIe siècle, qui est quand même assez méconnu?
Je suis allé au Japon pour faire des repérages parce que c’est vrai que je me sentais très démuni. Taiyô avait rassemblé beaucoup de documentation qu’il m’a transmise, il m’a beaucoup aidé. Je suis allé voir des reconstitutions de fermes de l’époque d’Edo. J’ai recoupé avec la documentation que Taiyô m’envoyait, et je me suis appuyé beaucoup aussi sur ses dessins. Le plus dur, ce ne sont pas les décors, mais les personnages, parce que je ne suis pas du tout familier avec les corps et les visages japonais. Si tu me demandes de dessiner un vieux pêcheur français des années 30, j’ai plein d’images en tête. Par contre, si tu me demandes de dessiner un vieux pêcheur japonais du XVIe siècle, c’est beaucoup plus compliqué. Pour pouvoir bien dessiner des personnages japonais, il faut aller souvent au Japon et surtout il faut bien connaître ses habitants. Il y a plein de fois où j’ai demandé à Taiyô à qui il pensait pour représenter un personnage, mais lui n’avait pas besoin de s’inspirer d’une personne réelle. A un moment donné, il m’a envoyé quatre portraits de personnes âgées japonaises, mais cela ne m’a pas vraiment servi car ces personnes ne se ressemblaient pas du tout. En réalité, Taiyô a un dessin très libre et très beau, qui se nourrit essentiellement de son imaginaire. Dans son panthéon personnel, il a certainement plein de vieux messieurs japonais, auxquels il a pu raccrocher son propre personnage de pêcheur.
Vous n’avez donc pas utilisé ses photos?
Non, pas vraiment. Au bout d’un moment, je me suis dit qu’il valait mieux partir de ses dessins, en essayant de m’approcher à ma manière de l’émotion que transmettaient ses personnages.
Son style de dessin est très différent du vôtre. Dans ses planches, Fernando est représenté comme une espèce de géant…
Ce qui est amusant, c’est que son dessin dans « Nanbanjin » est également très différent de ce qu’il fait d’habitude. Cela fait partie de sa méthode de travail. Taiyô est très vivant, très spontané dans sa manière de dessiner.
Pour lui aussi, ce livre a été comme une récréation?
Je ne sais pas comment il l’a vécu au quotidien, car ce n’est pas quelqu’un qui s’épanche beaucoup, mais je sais que sa compagne et lui ont pris beaucoup de plaisir à faire ce livre.
Est-ce que vous allez vous rendre au Japon pour la sortie du livre là-bas?
Oui, je vais y aller. Le livre n’est pas encore imprimé, mais j’ai vu la maquette. Il est super joli. Plus petit que la version européenne. Plus proche du format manga. Je crois qu’il sera cartonné toilé, mais avec une reliure cousue apparente et un format beaucoup plus petit. Je trouve l’objet super beau, mais il répond surtout à des impératifs éditoriaux économiques qui sont ceux du Japon. De toute façon, moi je suis parti du principe que si Taiyô était d’accord avec ça, c’est que c’était bien. Et lui a fait la même chose par rapport à la version française du livre. Il m’a demandé « Tu penses que c’est bien? » et je lui ai dit que oui, donc il était rassuré.
Quel sera votre prochain projet?
Je n’ai pas encore commencé, mais je vais bientôt travailler sur un scénario de Julie Birmant. C’est un projet qui racontera l’histoire de René Char pendant la guerre, de la débâcle à son départ pour Alger. C’est un super projet, parce que René Char était bien sûr un poète et un intellectuel, mais aussi un batailleur et un combattant. Et puis il faut dire que Julie écrit vraiment très bien. Cela faisait très longtemps que je n’avais pas dessiné le scénario de quelqu’un d’autre. Je suis donc extrêmement content de pouvoir le faire avec Julie. Elle est très forte, vachement intelligente.
Ses scénarios sont intelligents, mais ils sont aussi très amusants…
Oui, c’est vrai. Elle met beaucoup d’humour dans ce qu’elle fait, même quand elle raconte quelque chose de tragique. Donc ça va être chouette. Et avant cela, ou peut-être après, je ne sais pas encore, je vais travailler sur un film d’animation qui s’appellera « La Poudre ». En parallèle, je vais également essayer de continuer d’avancer sur mon propre projet de long métrage d’animation.
Vous travaillez donc toujours dans l’animation?
Oui, j’y suis revenu depuis quelques années. Pendant que je travaillais sur « Nanbanjin », je planchais d’ailleurs également sur « Carmen, l’oiseau rebelle », un film d’animation qui sortira en France à la fin de l’année. On peut dire que j’ai été bien occupé ces derniers temps!


