Danser au bord d’un précipice

Poster un commentaire

27 septembre 2026 par matvano

L’enfance des ruines (Pascal Rabaté – Editions Rue de Sèvres)

Berlin, 1932. Folker Kuntz est un jeune homme insouciant, qui profite pleinement des folies de la vie berlinoise. Il travaille dans une agence publicitaire, où il imagine des campagnes pour des marques de cigarettes ou de bière. Un rôle dans lequel il accepte de promouvoir des produits, mais pas des idées. Pas question pour lui de mettre son talent au service du parti démocrate allemand, qui a chargé son agence de travailler pour une campagne de remobilisation face à la montée du parti nazi. « Je ne suis pas un curé, je ne vends pas de l’espoir », affirme Folker, qui semble ne pas remarquer la montée inexorable de la misère et de la haine autour de lui. Sa devise est simple: « La vie est belle, à condition de ne retenir que le positif et de ne pas regarder en arrière. » Pour le moment, sa préoccupation principale est d’ailleurs très éloignée du climat politique ambiant puisque Folker cherche avant tout à passer du bon temps avec Ada, sa nouvelle voisine, une danseuse de cabaret. Depuis qu’elle a frappé à sa porte, elle occupe toutes ses pensées. Mais est-il vraiment possible de continuer à vivre ainsi dans sa bulle, sans se soucier de ce qui se passe autour de soi? Malgré lui, le jeune publicitaire va devoir se poser cette question. Une nuit, alors qu’il déambule dans les rues de Berlin après une nouvelle soirée bien arrosée, il sauve la vie d’un homme qui était sur le point de se faire renverser par une voiture. L’homme en question s’appelle Rudy Ganz. Pour remercier Folker, à qui il doit une vie, il l’invite à boire un verre le soir même, à l’Arbeiter Bar, dans un quartier populaire de la capitale allemande. Arrivé sur place, Folker comprend immédiatement que son nouvel ami Rudy est en réalité un nazi et qu’il vient de débarquer dans une soirée privée du NSDAP, le parti national-socialiste des travailleurs allemands… Dans un premier temps, Folker fait le fier, comme toujours. Il continue à danser, à boire et à fanfaronner, en tentant de rester sourd au grondement qui monte. Mais petit à petit, il se sent moins léger. Les fondements de sa vie s’ébranlent en même temps que ceux de la société allemande, tandis que la bête immonde gagne de plus en plus de terrain dans les rues de Berlin. Au milieu de cette époque qui bascule, Folker ne peut plus fermer les yeux sur le sort qui guette ses voisins et ses proches. Sa soeur, qui est artiste peintre, va-t-elle pouvoir continuer à vivre avec son amant, un noir américain qui a fui la ségrégation raciale dans son pays? Son vieux voisin, un ancien professeur de littérature, va-t-il pouvoir rester dans son minuscule appartement alors qu’il n’a même plus de quoi se payer à manger? Malgré les plaisirs nocturnes qui se poursuivent, les signes du changement deviennent bientôt impossibles à ignorer… même pour le flamboyant Folker Kuntz!

Pascal Rabaté admire le travail des artistes expressionnistes du lendemain de la Première Guerre mondiale. C’est en s’intéressant à leurs oeuvres qu’il tombe un jour sur une carte de voeux gravée sur cuivre, datant de 1926 et signée par un certain Friedrich Dornbusch. Sur cette image, on peut voir des représentants de toute la société allemande de l’époque en train de danser au bord d’un précipice, en espérant que l’année suivante sera meilleure. « Nous sommes à la veille de la crise économique de 1929, trois ans après le putsch raté d’Adolf Hitler. La société allemande se prépare au pire. L’artiste devine la catastrophe qui va bientôt s’abattre sur son pays », explique Pascal Rabaté au magazine Casemate. Il se dit alors que cette image peut constituer un bon point de départ pour un roman graphique sur l’Allemagne juste avant le nazisme, mais il ne sait pas encore comment aborder le sujet. Le déclic se produit lorsqu’il découvre le roman « Vers l’abîme » d’Erich Kästner, paru en 1931, qui constitue la principale source d’inspiration de « L’enfance des ruines ». Cela donne lieu à un roman graphique d’une grande finesse et d’une actualité troublante, dans lequel on sent que Pascal Rabaté a mis tout son coeur. « Je n’ai fait que ça durant ces quatre dernières années », raconte-t-il. « Ce projet me tenait à coeur et je n’avais pas envie de me prendre les pieds dans le tapis. J’ai dessiné jusqu’à quinze versions de certaines cases. » Folker, son personnage principal, représente parfaitement la manière dont les idées d’extrême droite viennent gangréner notre quotidien de manière insidieuse. A une époque où le fascisme gagne du terrain dans un grand nombre de pays occidentaux, « L’enfance des ruines » nous invite à ouvrir les yeux et à agir avant qu’il ne soit trop tard. « Folker vit de manière insouciante et n’accorde aucune attention à ce qu’il se passe autour de lui. Puis il sauve un nazi, Rudy, et s’interroge alors sur la portée de son geste. Il se rend compte que l’idéologie nazie est comme une pieuvre », précise Pascal Rabaté. « Folker est un socialiste bourgeois, il vit dans un confort moral et ne veut pas savoir ce qui peut arriver, à l’exemple de ces gens qui refusent aujourd’hui d’admettre le dérèglement climatique. » C’est ce qui fait de cette bande dessinée une véritable réussite: alors que les personnages continuent de danser comme si de rien n’était, le lecteur sait déjà ce qui va se passer en Allemagne dans les années qui vont suivre. On a donc froid dans le dos quand on voit comment l’inacceptable s’installe progressivement dans les conversations et dans les comportements des nazis, qui n’hésitent plus à afficher au grand jour leurs idées nauséabondes, comme beaucoup le font dans nos pays aujourd’hui. Graphiquement aussi, c’est un album absolument bluffant. Pascal Rabaté soigne son dessin et ses couleurs de manière remarquable, à l’image de sa superbe couverture aux teintes bleues et orange, sur laquelle des jeunes Berlinois se donnent à fond sur la piste de danse tandis que le sol se dérobe sous leurs pieds. C’est beau, c’est vivant, c’est triste et joyeux à la fois, c’est incroyablement expressif. Bref, c’est impressionnant de maîtrise et d’équilibre. « L’enfance des ruines » est à coup sûr l’une des meilleures bandes dessinées parues depuis le début de cette année 2026. Un album incontournable!

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Entrez votre adresse mail pour suivre ce blog et être notifié par email des nouvelles publications.

Archives

septembre 2026
L M M J V S D
 123456
78910111213
14151617181920
21222324252627
282930