Jirô Taniguchi: tellement universel et tellement japonais
Poster un commentaire23 octobre 2026 par matvano

Jirô Taniguchi – Portrait lointain (Exposition à la Fondation Folon – Jusqu’au 14 février 2027)
« Quartier lointain », « Le journal de mon père », « L’homme qui marche », « Un zoo en hiver »: les bandes dessinées douces et mélancoliques du Japonais Jirô Taniguchi ont séduit un très large public francophone, avec des chiffres de vente qui dépassent le million d’exemplaires pour ses albums traduits en français. Etonnamment, cet auteur né en 1947 à Tottori et décédé en 2017 à Tokyo, est devenu un nom qui compte en Europe bien avant de séduire le public japonais. En 2003, « Quartier lointain » devient d’ailleurs le premier manga récompensé au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. Sa série « Le Sommet des Dieux » rencontre également un grand succès en France, et sera même adaptée en film d’animation en 2021. Finalement, c’est avec « Le gourmet solitaire », un récit épicurien et contemplatif typique de son univers sensible et poétique, que Taniguchi finit par connaître également le succès dans son propre pays. Autant dire que l’exposition « Jirô Taniguchi – Portrait lointain », qui vient de s’ouvrir dans le magnifique cadre verdoyant de la Fondation Folon à La Hulpe, représente un événement pour les dizaines de milliers de fans belges et français du célèbre mangaka. Cette exposition est exceptionnelle car elle dévoile plus de 150 planches de l’artiste, dont 80 originaux. Un événement à ne manquer sous aucun prétexte, donc, car ces planches originales ne sortent que très rarement du Japon. En les contemplant, on peut non seulement apprécier la finesse et la variété du travail de Jirô Taniguchi, mais surtout replonger avec bonheur dans son univers sensible et profondément humain, marqué par une légèreté teintée de gravité.

Très joliment mise en scène, l’exposition « Portrait lointain » explore quelques-uns des grands thèmes qui traversent l’œuvre de Taniguchi: la complexité des sentiments, l’importance des sens, la complicité de la nature, la frontière entre réalité et imaginaire. Elle révèle aussi la richesse de son langage graphique, que ce soit dans la composition des cases ou dans le soin apporté aux décors. Pour Taniguchi, le décor était un personnage à part entière: il suffit de penser au côté rassurant du salon de coiffure dans « Le journal de mon père », par exemple. Avec surprise, on découvre même une planche dans laquelle l’auteur japonais s’est inspiré du Palais Stoclet à Bruxelles pour représenter un bâtiment futuriste. Complètement autodidacte, Taniguchi était reconnu comme un maître du noir et blanc, mais en observant ses planches de près, on se rend compte qu’il était surtout un maître du gris. Grâce à l’utilisation de trames, qu’il découpait, grattait ou superposait, il maîtrisait en effet toutes les nuances de gris, ce qui lui permettait de donner énormément de reliefs et de dynamisme à ses planches. Vers la fin de sa carrière, il a également testé d’autres techniques, notamment celle de l’encre pâle, retrouvant ainsi davantage de liberté par rapport aux méthodes traditionnelles du manga. Avec le temps, il s’est aussi et surtout passionné pour la nature, qui occupe une place particulièrement importante dans ses dernières oeuvres, plus contemplatives. Chez Taniguchi, le monde naturel, que ce soit la montagne, les arbres ou les animaux, apparaît souvent comme une manière pour ses personnages de renouer avec une forme d’équilibre et d’apaisement. Ses livres sont une invitation à ralentir. La nature et la beauté du monde y occupent une place essentielle, de même que les animaux.

Grâce à son succès à l’étranger, Jirô Taniguchi a pu rencontrer énormément d’auteurs de BD européens. Il a même réalisé un album avec le grand Moebius, dont on peut voir des planches dans l’exposition à la Fondation Folon. Pour Taniguchi, cette reconnaissance internationale constituait une joie immense, car il adorait la BD européenne et américaine. Et pourtant, on peut parler d’une sorte de paradoxe Taniguchi, car si ses récits ont indéniablement une portée universelle, comme le prouve son succès en France et en Belgique, son univers reste terriblement japonais. Comme l’explique Isabelle Douillet-de Pange, l’une des commissaires de l’exposition, « Jirô Taniguchi représente une merveilleuse porte d’entrée vers le Japon ». Selon elle, la principale réussite de l’auteur de « Quartier lointain » a été de faire aimer le manga par ceux qui n’en lisent jamais. Fasciné par la bande dessinée occidentale tout en restant profondément ancré dans la culture japonaise, Taniguchi a contribué à faire découvrir au public européen une autre image du manga, loin des clichés associés au genre. C’est notamment le cas pour des albums tels que « Le gourmet solitaire » ou « Les années douces », qui parviennent véritablement à faire ressentir les saveurs et les odeurs du Japon, et dans lesquels Taniguchi réinvente en quelque sorte l’expérience de lecture. Du grand art!

