INTERVIEW – Claire Fauvel: « Pour chacun de mes albums, je commence toujours par préparer une playlist »

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25 mars 2020 par matvano

Claire Fauvel est une autrice à suivre de près. Après avoir étudié le cinéma d’animation à l’école des Gobelins à Paris, elle réussit des débuts fracassants dans la bande dessinée avec « La guerre de Catherine », Prix Jeunesse au Festival d’Angoulême en 2018. Elle change ensuite totalement de registre avec « Phoolan Devi, reine des bandits », une biographie passionnante sur le destin hors du commun d’une femme indienne qui passe de paria à députée. « La nuit est mon royaume », la nouvelle BD de Claire Fauvel, marque à nouveau un changement de cap à 180°. On y suit Nawel et Alice, deux jeunes filles qui tentent de percer dans la musique, avec toutes les joies et toutes les déceptions que ça implique. Lorsqu’Alice débarque à Créteil, elle n’est pas bien accueillie dans sa nouvelle école. Mais tout change lorsque Nawel pique un des écouteurs d’Alice: elle découvre alors la musique de Paul McCartney et c’est le coup de foudre musical. Désormais, Alice devient la petite protégée de Nawel. Les deux copines, qui habitent dans le même immeuble, deviennent vite inséparables grâce à leur passion commune pour la musique pop: Alice joue de la guitare électrique, Nawel du synthé. Ensemble, elles créent le groupe « Nuit noire », en rêvant de conquérir le monde.

Comment est née l’idée de cet album? Vous aviez envie d’un sujet un peu plus léger après votre BD sur Phoolan Devi?

Pas plus léger, mais plus actuel. Après plusieurs BD qui se situaient dans le passé, j’avais envie de faire quelque chose qui se déroule à notre époque. C’était important pour moi de parler de la nouvelle génération et des nouvelles valeurs qui émergent. En réalité, j’avais deux grands thèmes qui me tenaient à cœur depuis longtemps. D’un côté, je voulais parler de l’art, et du processus de création en général. Et de l’autre, je voulais parler du déterminisme social, parce que j’ai grandi en banlieue parisienne, comme l’héroïne de mon livre. C’est le mélange de ces deux thèmes qui m’a donné l’idée de cette histoire.

Est-ce que vous êtes une musicienne vous-même?

Non, pas du tout. Par contre, j’écoute beaucoup de musique. Je voulais donc parler aussi de la relation que l’on peut avoir aux artistes qu’on aime et du pouvoir de la musique en général. En ce qui concerne la manière dont mes personnages créent de la musique dans la BD, je me suis inspirée du processus de création que j’ai en tant que dessinatrice. Je me suis dit que ça devait être assez semblable.

Vous ne rêviez pas d’être dans un groupe de rock lorsque vous étiez adolescente?

Pas vraiment. Depuis que je suis toute petite, je m’exprime avant tout par le dessin. C’est mon moyen d’expression favori. A un moment, j’ai essayé de faire un peu de guitare, mais j’ai vite compris que ce n’était pas la voie à suivre.

Quelle est la part autobiographique dans cet album? Est-ce que c’est aussi difficile de percer dans la bande dessinée que dans la musique?

Pour les étapes qu’il faut franchir avant de réussir à vivre de son art, je me suis effectivement inspirée de choses vécues. Je voulais montrer à quel point le fait de choisir d’être artiste est une décision extrême, qui engage toute notre vie. Ca nécessite de prendre des risques et de se mettre en danger parfois, surtout si on veut suivre ses convictions. Ça, c’est du vécu.

Nawel, votre personnage principal, s’oppose assez violemment à ses parents pour se lancer dans la musique. Ça aussi, c’est du vécu?

Non, pas du tout. J’ai eu la chance d’être vraiment suivie par mes parents. Je pense d’ailleurs que c’est pour ça que je peux faire ce que je fais aujourd’hui. Pour le personnage de Nawel, je me suis inspirée du parcours d’une de mes très bonnes amies, qui est aussi d’origine algérienne. En réalité, je voulais montrer à quel point c’est dur d’y arriver quand on est en rupture familiale et qu’on n’est pas soutenu par ses parents. Dans ces cas-là, le passage à l’âge adulte est plus complexe et peut se transformer en vrai combat.

Un moment frappant dans votre BD, c’est celui où Nawel quitte Créteil pour débarquer à Paris. Le changement est assez violent, non?

Oui, c’est quelque chose que j’ai connu et que je voulais raconter. Je voulais montrer cette fracture sociale qui existe entre la banlieue et Paris. Il n’y a que quelques kilomètres d’écart, mais il y a une grosse différence de mentalité. Cela dit, il ne faut pas exagérer non plus. La preuve: mes héroïnes s’intègrent finalement assez facilement à Paris. Mais c’est vrai qu’il y a une autre façon de se comporter, notamment entre filles et garçons. Leurs rapports sont en général plus violents en banlieue parisienne, où il y a beaucoup plus de machisme. Les rapports entre les gens y sont un peu plus durs, même s’il ne faut pas faire de généralités. Et puis, il y a d’autres codes vestimentaires. Quand on est jeune, c’est quelque chose d’assez important. Je pense qu’on pourrait raconter le même genre d’histoire avec quelqu’un qui quitte la province pour aller vivre à Paris. C’est un choc culturel.

Vous vous identifiez davantage à Alice ou à Nawel?

Je pense que je suis un mélange des deux. Il y a une part de moi dans Alice et une part de moi dans Nawel.

Au début, les deux personnages de votre BD ont une importance assez équivalente et puis Nawel prend progressivement le dessus. Pourquoi? Parce que c’est un personnage qui vous parlait davantage?

En réalité, j’ai pris le parti de n’avoir qu’une seule héroïne dans cette histoire. Et c’est Nawel. D’ailleurs, dès le début, on est dans sa tête. C’est elle, la voix off de l’histoire. A un moment donné, Alice joue effectivement un rôle important, mais ensuite il y a d’autres personnes qui s’imposent dans le récit et Alice devient un peu moins présente. En réalité, c’était important pour moi de parler de l’amitié, parce que c’est elle qui fait naître la vocation artistique de Nawel et Alice. Mais c’était tout aussi important de parler des relations amoureuses, parce qu’elles ont 20 ans et que c’est forcément une période charnière car c’est le moment où on passe de l’adolescence à l’âge adulte. Je voulais donc parler aussi de la complexité des relations amoureuses: dans la BD, Nawel aime un garçon qu’elle ne voit pas, tout en sortant avec un autre garçon. Cet aspect-là a pris le pas sur l’amitié. D’autant plus que Nawel et Alice ne sont pas trop d’accord sur leurs choix amoureux, ce qui va les éloigner l’une de l’autre pendant un moment.

Il n’y a pas beaucoup de BD sur la musique, non? Vous en connaissez d’autres?

C’est vrai qu’il n’y en a pas tellement. Il y a « Le local » de Gipi. Il y a aussi « Love and Rockets », qui raconte l’histoire d’un groupe de filles punk aux Etats-Unis. Cette série est assez proche de ce que je voulais exprimer. Mais elle est tellement juste et tellement complète que je savais que dans ce registre, je ne pourrais pas être aussi puissante. Du coup, je me suis davantage concentrée sur le côté plus intime. Finalement, ma BD ne parle pas vraiment d’un groupe de rock, mais surtout d’une adolescente qui essaye de comprendre qui elle est et de l’assumer vraiment.

Est-ce que c’est difficile de dessiner ou de raconter la musique?

C’est une bonne question. Il y a une contrainte visuelle, qui est de trouver comment représenter le son. Je me suis d’ailleurs posée cette question, en me demandant si j’allais dessiner des petites notes de musique sur mes planches. Mais j’ai trouvé que ça allait être trop kitsch. J’ai donc préféré faire sentir la musique par le biais des mouvements de mes personnages, leurs positions, leurs gestes. Et par les paroles bien sûr, puisque dans ma BD, le son passe uniquement par les paroles. C’est pour cette raison que j’ai essayé de trouver des textes avec une certaine musicalité.

Elles viennent d’où, les paroles de vos chansons? Ce sont des chansons qui existent vraiment?

Non, ce sont des textes complètement inventés. Cela dit, si je rencontre un jour une personne qui a envie de mettre ces textes en musique, ce serait super.

Vous avez demandé conseil à des vrais paroliers?

Pas du tout! Et d’ailleurs, je ne suis pas très fière de mes textes. Heureusement, comme mes personnages sont des adolescentes, je me suis dit que ce n’était pas grave si ces textes n’étaient pas géniaux. Après tout, il s’agit de leurs premiers morceaux. Par contre, pour le musicien suédois qu’on voit dans l’album et qui chante en anglais, c’est un ami qui parle bien anglais qui a écrit les paroles. C’était un exercice assez intéressant, parce que je ne savais pas du tout ce qu’il allait écrire. Du coup, quand j’ai reçu son texte, cela m’a permis de créer cette scène dans laquelle Nawel imagine plein de choses en écoutant ce chanteur suédois lors d’un concert. C’est une double page que j’ai improvisée.

Vous pensiez à quelqu’un en particulier en imaginant ce chanteur suédois?

Oui, il a plusieurs modèles. Musicalement, il est inspiré par des musiciens que j’aime bien, comme Sufjan Stevens ou Jacco Gardner. Le fait de penser à eux m’a aidée à imaginer un style un peu folk-rock qui collait bien avec son personnage.

En faisant votre album, vous écoutiez beaucoup de musique?

Pour chacun de mes albums, je commence toujours par préparer une playlist. Je choisis des titres qui correspondent à l’ambiance générale de la BD, mais aussi des titres qui correspondent à chaque moment en particulier. Si c’est une scène un peu triste, je vais prévoir une musique plutôt déprimante. Pour d’autres scènes, je choisis des musiques plus motivantes ou plus énergiques. C’était le cas pour chaque scène de concert dans cet album, par exemple. Pour le style de musique de mes héroïnes, j’avais imaginé un style plutôt pop rock électro, avec des groupes comme Beach House ou The Knife, ou encore la chanteuse canadienne Grimes. J’écoutais leur musique et ça me donnait des idées.

Et que vient faire Paul McCartney là-dedans?

On me pose souvent cette question! Pour que le lien d’amitié entre Alice et Nawel puisse se créer en opposition avec les autres jeunes de leur âge,  je voulais une musique qui ne soit pas une musique actuelle. Je me suis souvenue d’un moment où j’étais au collège et où une de nos profs a demandé si quelqu’un connaissait les Beatles. Ca avait été le silence total! Personne n’en avait jamais entendu parler. Du coup, je trouvais que c’était drôle de faire commencer leur amitié par ça, d’autant plus que les Beatles sont forcément le groupe idéal pour entrer dans l’univers de la pop et du rock. J’ai choisi particulièrement Paul McCartney parce qu’il a écrit une chanson qui s’appelle « Jenny Wren », dont les paroles correspondent très bien à mon histoire. Elles sont d’ailleurs citées au début de l’album.

A qui s’adresse cette BD, selon vous?

Je me pose moi-même la question. On m’a dit plusieurs fois que je m’adressais encore une fois à mon public privilégié des adolescentes de 12 à 18 ans. Si c’est le cas, je trouve que c’est très bien, parce que ma BD est une histoire d’émancipation. Mais en réalité, c’est une bande dessinée que j’ai faite pour tous les âges, tous les sexes et tous les milieux. J’espère donc que ça parlera à tout le monde. On verra.

Est-ce qu’il pourrait y avoir une suite?

Honnêtement, je pense qu’il n’y en aura pas. La fin de mon histoire est assez ouverte, parce que je n’avais pas envie de révéler si Nawel allait réussir ou pas. S’il y avait une suite, je tomberais forcément dans l’histoire déjà vue du groupe de rock qui se crée, avec toutes les étapes qu’on peut imaginer et qu’on connaît déjà. Ce n’est pas du tout ce que j’avais envie de raconter.

Quel sera votre prochain projet?

Je ne peux pas trop en parler parce qu’il n’est pas encore signé, mais ce sera une collaboration avec un autre artiste que j’aime beaucoup. Il s’agira d’une BD à quatre mains. Autrement dit, elle sera entièrement écrite et dessinée à deux. Et elle abordera une nouvelle fois mes thèmes favoris, puisque ça va parler de création artistique et de relations humaines, le tout sur fond de crise sociale et écologique.

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